Chaque jeudi, des porte-conteneurs déchargent au port d’Accra des ballots de vêtements usagés en provenance d’Europe, d’Amérique du Nord et de Chine. Direction : Kantamanto, un marché de plus de vingt acres planté au cœur du quartier d’affaires de la capitale ghanéenne. Kantamanto market est vast, s’étendant sur plus de 20 acres au cœur du quartier d’affaires d’Accra, et ses étals sont dominés par des vêtements et chaussures de seconde main venus de l’Occident et de la Chine. Ses commerçants importent un chiffre stupéfiant de 15 millions de vêtements par semaine, selon la fondation environnementale Or Foundation. Un volume qui dépasse l’entendement : c’est comme si chaque habitant d’Accra recevait, semaine après semaine, six vêtements neufs venus d’ailleurs.
L’intention, à l’origine, n’a rien de sombre. En Europe ou aux États-Unis, on trie sa penderie, on dépose un sac chez une association, on se dit qu’on donne une seconde vie à ce vieux pull. Beaucoup de ces vêtements commencent comme des dons dans des endroits comme l’Europe et l’Amérique du Nord. Les associations collectent les vêtements, qui sont soit donnés à ceux qui en ont besoin, soit vendus pour financer leur cause. Mais ces organisations ne vendent qu’environ 10 % des articles qu’elles reçoivent. Le reste part vers les circuits d’export, direction les marchés géants d’Afrique de l’Ouest. Kantamanto, à lui seul, absorbe une bonne partie de ce flux planétaire.
À retenir
- Pourquoi les vêtements que vous donnez à une association finissent-ils à 5 000 km de chez vous ?
- Comment un marché peut-il absorber 15 millions de pièces par semaine sans exploser ?
- La plage devient-elle vraiment invisible sous les textiles importés ?
Sommaire
Un tri qui ne trie rien
Le problème ne se situe pas au moment de la vente. Il commence dès l’ouverture des ballots. Environ 15 millions de vêtements arrivent chaque semaine au pays, la plupart à Kantamanto, et environ 40 % finiront par devenir des déchets. Sur dix vêtements expédiés au nom du recyclage, quatre sont invendables dès leur sortie du sac. Pas de repriseurs assez rapides, pas de qualité suffisante, pas de marché pour un jean troué ou un t-shirt délavé.
Face à cette montagne de rebuts, la municipalité d’Accra tente de suivre le rythme. Le conseil local, l’Accra Metropolitan Assembly, dépense environ 500 000 dollars par an pour collecter et éliminer les articles invendables du marché de Kantamanto. Mais il ne peut traiter qu’environ 70 % des déchets du marché. Le reste est soit brûlé à proximité, causant une pollution de l’air, soit déversé dans des écosystèmes fragiles. Un budget conséquent, englouti chaque année, sans jamais parvenir à éponger l’excédent. Et quand la seule décharge sanitaire du pays a explosé en 2019 sous le poids des vêtements usagés, le Kpone Landfill a fermé après cet incendie, laissant l’une des métropoles à la croissance la plus rapide au monde sans décharge correctement aménagée. Depuis, le trop-plein n’a nulle part où aller, sinon vers les rivières, les caniveaux et, in fine, la mer.
La plage devenue un tapis de tissu
Sur la plage de Korle-Gonno, à quelques kilomètres de Kantamanto, les pêcheurs remontent chaque jour un butin étrange. Il faut à Nii Armah et son équipage de 30 pêcheurs des heures pour tirer leurs filets lourds jusqu’au rivage de cette plage animée d’Accra. Finalement, leur prise apparaît : un barracuda colossal et un butin moins bienvenu de ballots de vêtements jetés. Le pêcheur résume la situation d’une phrase : « Nos filets sont perdus à cause des vêtements des marchés », rapporte-t-il, ajoutant que « les poissons s’échappent… notre subsistance » avec eux.
Le sable, littéralement, disparaît sous les textiles. Des reportages sur le terrain décrivent des sections entières du littoral où le sable n’est plus visible sur certaines sections des plages d’Accra, avec des monticules de textiles et de plastiques jetés dépassant 1,5 mètre de haut. Marcher pieds nus dans le sable, ce geste banal de toute plage du monde, y devient une acrobatie entre les manches trempées et les cols détrempés. À deux kilomètres de là, la communauté d’Old Faduma vit littéralement sur ces déchets : ce qui était autrefois une communauté dynamique et prospère est devenu une des destinations de décharge illégale les plus notoires pour les déchets textiles de Kantamanto, avec une population d’environ 80 000 personnes dont beaucoup habitent des maisons construites sur des couches de déchets.
Le geste qui produit son contraire
Voilà le paradoxe qui donne le vertige. Donner un vêtement en Occident est présenté comme un acte écologique, une façon d’éviter le gaspillage et de prolonger la vie d’un objet plutôt que de le jeter à la poubelle. Mais transposé à l’échelle de 15 millions de pièces hebdomadaires, ce geste vertueux individuel devient, collectivement, une machine à ensevelir un littoral entier. L’intention était d’éviter le gaspillage ; le résultat, mesuré en tonnes sur les plages d’Accra, est une accumulation de déchets si dense qu’elle empêche physiquement de marcher.
Le responsable des déchets d’Accra, Solomon Noi, a livré un chiffre qui résume mieux qu’un long discours l’ampleur du déséquilibre : derrière la crise des déchets d’Accra se cache une arithmétique saisissante puisque 30 millions de personnes vivent au Ghana et pourtant 30 millions de vêtements arrivent chaque quinzaine. Un vêtement importé pour chaque habitant du pays, toutes les deux semaines. La quantité de textile qui échappe à tout traitement, chaque semaine, se compte en dizaines de tonnes brûlées à l’air libre ou charriées par les eaux de pluie jusqu’à l’océan, un cycle que ni les 500 000 dollars annuels de la municipalité, ni la bonne volonté des trieuses de Kantamanto, ne suffisent à endiguer.
Sources : fashiondive.com | cnn.com


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