Deux mille onze millions. C’est l’estimation la plus haute avancée pour le nombre de moineaux tués en Chine à la fin des années 1950, lors d’une campagne où des villages entiers empêchaient les oiseaux de se poser en tapant sur des casseroles, jusqu’à ce qu’ils s’effondrent d’épuisement en plein vol. Le geste se voulait agricole : priver les moineaux de repos pour les faire mourir et sauver le grain qu’ils picoraient. Au moins 200 millions de moineaux furent tués dans tout le pays en 1958 ; certaines sources avancent le chiffre d’environ 2,11 milliards de moineaux morts. Le grain promis aux paysans a fini, en grande partie, dans l’estomac des insectes que ces mêmes oiseaux dévoraient.
À retenir
- Pourquoi Mao a-t-il ordonné l’élimination de milliards de moineaux en deux ans ?
- Que révélaient les autopsies des moineaux morts que personne n’avait prévu ?
- Comment l’absence de moineaux a-t-elle transformé un triomphe planifié en catastrophe silencieuse ?
Sommaire
- Une chasse organisée à l’échelle d’un pays
- Ce que révélaient les estomacs des oiseaux
- Une famine aux causes discutées par les historiens
Une chasse organisée à l’échelle d’un pays
Les moineaux étaient abattus au lance-pierre ou au fusil, ou mouraient d’épuisement tandis que des foules les chassaient en tapant sur des casseroles et des poêles, les empêchant de se poser. L’opération portait un nom officiel, la campagne des Quatre Nuisibles, et visait trois autres cibles jugées porteuses de maladies. Ce spectacle terrifiant faisait partie de l’initiative de santé publique lancée par Mao Zedong, qui ciblait les mouches, les moustiques, les rats et les moineaux. Rats, mouches et moustiques ne faisaient débat pour personne : ils propageaient peste, typhoïde et paludisme. Le moineau, lui, avait un tort différent, purement alimentaire.
En 1955, des paysans signalèrent que les moineaux endommageaient les récoltes ; Mao, informé, déclara que ces oiseaux nuisibles devaient être éliminés. L’affiche officielle montre l’ambition du régime : moderniser la Chine à marche forcée, y compris dans son rapport à la nature. Cette extermination massive de « nuisibles » illustrait crûment la conviction de Mao selon laquelle l’humain devait « conquérir la nature ». Encore fallait-il connaître l’ennemi qu’on prétendait combattre.
Ce que révélaient les estomacs des oiseaux
Un an après le début de la traque, des chercheurs ont ouvert des cadavres de moineaux pour vérifier ce qu’ils mangeaient réellement. En 1959, des chercheurs de l’Académie des sciences chinoise pratiquèrent des autopsies sur plusieurs moineaux morts et découvrirent que la majorité du contenu de leur estomac était composée d’insectes, et non de graines comme on le croyait. Le moineau volait bien du grain, mais il débarrassait aussi les champs de leurs parasites, en particulier à la saison où il nourrissait ses oisillons.
Des voix s’étaient élevées avant même que la campagne ne batte son plein. Des scientifiques avaient mis en garde contre ce plan. Elles ont été ignorées, balayées par l’urgence politique du moment. Le gouvernement central a fait fi des avis scientifiques et ordonné aux responsables locaux d’exterminer les moineaux, ciblés pour leur consommation de céréales. Sans leur principal prédateur, les criquets et autres insectes ravageurs n’avaient plus aucun frein. Après un certain temps de campagne, la population d’insectes en Chine a connu une croissance exponentielle, en particulier celle des criquets dont le moineau était le seul prédateur naturel, et cet excès de criquets a pu proliférer librement sur tout le pays, dévorant la majeure partie des cultures destinées à la consommation humaine.
Une famine aux causes discutées par les historiens
La question qui divise encore les chercheurs porte sur l’ampleur exacte de ce que la disparition des moineaux a coûté en vies humaines. Une étude économique récente a tenté de chiffrer précisément cet effet, comté par comté, en comparant les zones où les moineaux étaient nombreux à celles où ils l’étaient moins. Cette recherche examine l’un des effondrements écosystémiques les plus cataclysmiques de l’histoire, la campagne des Quatre Nuisibles de 1958, qui conduisit à l’extinction locale des moineaux en deux ans ; si les moineaux adultes consomment bien des céréales, ils nourrissent aussi leurs oisillons d’insectes, ce qui en fait d’importants prédateurs des nuisibles qui endommagent les cultures. Dans les comtés jugés les plus favorables aux moineaux, on a observé un déclin de 5,3 % des rendements de riz et de 8,7 % des rendements de blé après l’élimination des moineaux, probablement en raison d’une hausse des nuisibles comme les criquets dans ces zones.
Ce recul agricole, à lui seul, n’explique pas une famine de cette ampleur. Les auteurs de l’étude insistent : l’extinction locale des moineaux a contribué à la Grande Famine chinoise, dans laquelle on estime qu’entre 16,5 et 45 millions de personnes sont mortes de faim entre 1959 et 1961, mais ce chiffre s’inscrit dans un désastre aux causes multiples. Les comtés propices aux moineaux, malgré des baisses de rendement plus fortes, ont dû faire face à des quotas de réquisition nettement plus élevés durant la famine, confirmant que le gouvernement central espérait, contre l’avis scientifique dominant, que l’éradication des moineaux augmenterait la production agricole. l’État a continué à prélever autant de grain, voire davantage, dans les régions mêmes où les récoltes s’effondraient à cause des insectes. Une étude parallèle, menée à l’université de Chicago, a isolé la part attribuable spécifiquement à la disparition des moineaux : l’éradication du moineau serait responsable de près de 2 millions de vies perdues durant la Grande Famine.
Le régime a fini par reconnaître son erreur, mais tardivement. Mao ordonna la fin de la campagne contre les moineaux, la remplaçant par la chasse aux punaises, mais il était déjà trop tard : en l’absence de moineaux pour les manger, les populations de criquets avaient dangereusement augmenté dans le pays. Pour réparer les dégâts, le gouvernement chinois eut finalement recours à l’importation de 250 000 moineaux depuis l’Union soviétique pour repeupler le territoire. Un détail qui résume assez bien l’affaire : il aura fallu importer par bateaux entiers l’animal qu’on venait tout juste d’exterminer par millions à coups de casseroles.
Source : citizenpost.fr


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