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En dressant un colosse de bronze au bord d’un fleuve indien en 2018, les Indiens ont littéralement doublé la Statue de la Liberté, socle compris

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Imaginez une silhouette de bronze si immense qu’elle domine un paysage fluvial du haut de ses 182 mètres, soit près de deux fois la hauteur de la Statue de la Liberté avec son socle inclus. Ce colosse ne se trouve ni à New York ni à Pékin, mais dans un coin reculé de l’Inde, face à un barrage isolé que peu d’Occidentaux pourraient situer sur une carte. Depuis son inauguration en 2018, ce monument gigantesque intrigue autant qu’il divise, entre fierté nationale affichée et controverses jamais totalement éteintes.

À retenir

  • La Statue de l’Unité, dédiée à Sardar Vallabhbhai Patel, culmine à 182 mètres dans le Gujarat, face au barrage de Sardar Sarovar, pour un coût de 420 millions de dollars
  • La construction a entraîné le déplacement forcé d’environ 185 familles, majoritairement issues de groupes tribaux à statut protégé
  • Ce record mondial de hauteur pourrait être détrôné par une future statue de 212 mètres dédiée à Chhatrapati Shivaji, prévue près de Mumbai

Face à un barrage isolé de l’ouest de l’Inde se dresse depuis 2018 une statue de 182 mètres qu’aucune autre au monde n’égale en hauteur

Face à un barrage isolé de l'ouest de l'Inde se dresse depuis 2018 une statue de 182 mètres qu'aucune autre au monde n'égale en hauteurCrédit : © DR

La Statue de l’Unité, c’est son nom, s’élève dans l’État du Gujarat, à l’extrême ouest de l’Inde. Avec ses 182 mètres de hauteur, dont un socle de 58 mètres, elle atteint presque un quart de kilomètre une fois posée sur son piédestal. Un chiffre qui donne le vertige quand on le compare à celui de la Statue de la Liberté, qui culmine à moins de la moitié de cette hauteur. Ce projet pharaonique a nécessité un budget colossal, estimé à 420 millions de dollars, une somme qui a fait grincer bien des dents et suscité de vives critiques sur un possible gaspillage d’argent public. Et derrière cette prouesse architecturale se cache une autre réalité, plus sombre : la construction du site a entraîné le déplacement forcé d’environ 185 familles, majoritairement issues de groupes tribaux à statut protégé.

Un quart de kilomètre d’acier et de bronze au milieu d’un fleuve

La statue n’a pas été plantée n’importe où. Elle se dresse sur l’îlot fluvial de Sadhu Bet, un petit bout de terre relié à la terre ferme par un pont, et fait directement face au barrage de Sardar Sarovar, une infrastructure isolée qui symbolise elle aussi l’ambition démesurée de certains grands projets indiens. En devenant la plus haute statue du monde, elle a détrôné le Bouddha du Temple du Printemps, en Chine, qui mesurait pourtant déjà 128 mètres, une performance qui semblait pourtant difficile à surpasser.

Les autorités locales ont vu plus loin qu’un simple monument commémoratif. Une fois le projet totalement achevé, le site doit accueillir un centre d’accueil pour les visiteurs, un musée installé directement dans le socle, un jardin commémoratif, un parc d’attractions ainsi qu’un hôtel destiné aux touristes de passage. Les plus téméraires peuvent même grimper jusqu’à une galerie d’observation perchée à 153 mètres de hauteur, à l’endroit qui correspond à la poitrine de la statue, pour admirer le barrage et les paysages environnants du Gujarat. Le site le plus proche digne d’intérêt, la ville d’Allahabad, se trouve tout de même à 250 kilomètres de là, ce qui donne une idée de l’isolement relatif de cet endroit.

L’homme de fer que l’histoire a préféré oublier

Cette statue rend hommage à un personnage souvent éclipsé par les grandes figures de l’indépendance indienne : Sardar Vallabhbhai Patel. Surnommé l’Homme de fer de l’Inde, il fut le premier vice-Premier ministre du pays et occupa également le poste de ministre de l’Intérieur. Son rôle historique fut pourtant considérable : c’est à lui que l’on doit l’intégration de plus de 500 États princiers au sein de l’Inde nouvellement indépendante, un travail de couture politique titanesque au service de l’unité du pays.

Malgré cet héritage, Patel fut devancé par Jawaharlal Nehru pour devenir le premier Premier ministre de l’Inde, une décision qui l’a longtemps relégué au second plan de la mémoire collective. Ce n’est que des décennies plus tard qu’il est redevenu une figure centrale, notamment auprès des hindous nationalistes et du parti actuellement au pouvoir, qui en ont fait une icône. Certains observateurs estiment d’ailleurs que ce projet monumental visait aussi à influencer les électeurs, la statue ayant été inaugurée quelques mois avant des élections nationales.

185 familles déplacées pour un monument à la gloire nationale

Derrière la fierté nationale affichée se cache une histoire humaine beaucoup moins glorieuse. Pour permettre la construction de ce colosse de bronze, environ 185 familles ont dû quitter leurs terres, la plupart appartenant à des groupes tribaux à statut protégé. Ces communautés, déjà fragilisées sur le plan économique et social, dénoncent aujourd’hui un dédommagement qu’elles jugent largement insuffisant au regard de ce qu’elles ont perdu.

Ce sacrifice imposé, ajouté au coût faramineux du projet, a nourri de vives critiques sur un possible gaspillage d’argent public. Dans un pays confronté à d’immenses défis sociaux, consacrer 420 millions de dollars à une statue, quelle que soit sa portée symbolique, continue de diviser l’opinion publique indienne.

Un record déjà menacé par un roi guerrier du XVIIe siècle

Ironie du sort, ce titre de plus haute statue du monde pourrait n’être que temporaire. Un autre projet monumental est en préparation au large de Mumbai : une statue de 212 mètres dédiée à Chhatrapati Shivaji, souverain marathe du XVIIe siècle. Ce futur monument, prévu pour être achevé quelques années après celui de Patel, doit dépasser la Statue de l’Unité de trente mètres, reléguant le Gujarat au second rang de ce classement bien particulier.

Cette course aux records rappelle à quel point les statues monumentales sont devenues, en Inde comme ailleurs, des outils de mise en scène politique autant que des hommages historiques. Chaque nouveau projet semble vouloir surpasser le précédent, dans une logique où la hauteur devient presque plus importante que le message qu’elle est censée porter.

Entre prouesse d’ingénierie et polémique sociale, la Statue de l’Unité incarne à elle seule les contradictions d’une Inde en pleine affirmation de puissance. Elle célèbre un artisan de l’unité nationale tout en laissant derrière elle des familles déracinées, et elle trône fièrement face à un barrage isolé, en attendant qu’un roi guerrier du XVIIe siècle vienne, dans quelques années, lui ravir son titre de géant planétaire. Reste à savoir si ces monuments toujours plus démesurés répondent réellement aux attentes des populations locales, ou s’ils ne servent, au fond, qu’à nourrir des ambitions bien plus politiques que patrimoniales.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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