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En détournant depuis des décennies les fleuves qui l’alimentaient, les riverains de la mer Morte ont littéralement fait descendre son niveau d’un mètre chaque année

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Un mètre par an. C’est la vitesse à laquelle la surface de la mer Morte s’enfonce, année après année, depuis que les pays qui la bordent ont commencé à assécher les fleuves qui la nourrissaient. Le phénomène n’est ni récent ni discret : il a façonné un paysage lunaire, troué de cratères, où des routes entières et des bâtiments ont disparu sous terre.

Tout commence dans les années 1960, quand Israël, la Jordanie et la Syrie décident d’exploiter le Jourdain, principal affluent du lac salé, pour irriguer leurs cultures et alimenter leurs populations en eau potable. Avant que les pays riverains du fleuve ne commencent à en exploiter les eaux, 1,3 milliard de mètres cubes par an s’écoulaient du Jourdain vers la mer Morte. Aujourd’hui, seuls 5 % de ce volume atteignent encore le lac. À certaines périodes, 96 % de l’eau du Jourdain et du Yarmouk, son principal tributaire, ont été détournés vers les réseaux nationaux d’adduction. Le canal du Jourdain, jadis un fleuve puissant, s’est réduit à un filet d’eau.

À retenir

  • Pourquoi un puissant fleuve s’est réduit à un filet d’eau en quelques décennies
  • Comment l’eau disparaît crée des gouffres qui avalent des routes entières
  • Les accords internationaux peuvent-ils vraiment arrêter l’effondrement ?

Sommaire

  1. Un mètre par an, depuis des décennies
  2. Des cratères qui avalent routes et hôtels
  3. Un lac condamné à disparaître ?

Un mètre par an, depuis des décennies

La conséquence directe de cet assèchement se lit dans les chiffres. La chute du niveau d’eau, à raison d’un mètre par an, a fait passer la superficie du lac de 960 km² à 620 km² en cinquante ans. la mer Morte a perdu l’équivalent de la superficie de Malte multipliée par plusieurs dizaines. Un géologue régional, Hanan Ginat, a lui aussi mesuré ce recul et confirme un recul moyen de la surface de l’eau d’un mètre par an.

Le détournement des fleuves n’explique pas tout. Les usines qui exploitent les minéraux du lac, comme les sites de production de potasse installés côté israélien et jordanien, pompent d’énormes volumes d’eau vers des bassins d’évaporation à ciel ouvert. La principale cause du déclin de la mer, en termes de volumes, reste la redirection industrielle massive de l’eau depuis le Jourdain, sa source principale, pour l’irrigation. Mais l’accélération de l’évaporation industrielle vient aggraver un phénomène déjà entamé par des décennies de pompage agricole. Résultat : un déficit chronique que rien, à ce jour, ne parvient à combler durablement.

Des cratères qui avalent routes et hôtels

Le retrait du lac laisse un sol piégé. Là où l’eau salée stagnait autrefois, des poches de sel se sont accumulées sous la surface, invisibles depuis le rivage. Quand l’eau douce venue des montagnes environnantes s’infiltre dans ce sol fragilisé, elle dissout ces poches et creuse des galeries souterraines. Le sol finit par céder d’un coup, sans avertissement.

Le sol qui recouvre ces cavités s’effondre, formant un gouffre parfois large de plusieurs mètres, parfois profond de plusieurs dizaines de mètres, souvent avec très peu de signes annonciateurs. Plus de 6 000 dolines ont été recensées le long de la rive occidentale depuis les années 1980. Certains de ces gouffres peuvent dépasser dix mètres de profondeur et témoignent du rétrécissement du lac.

Les infrastructures touristiques en ont payé le prix. Sur la rive israélienne, le complexe hôtelier du kibboutz Ein Gedi a été démoli par la convergence de plusieurs dolines, et un employé de l’hôtel a chuté de plusieurs mètres dans un gouffre. La plage historique d’Ein Gedi a fini par être déclarée impropre à la baignade en 2020, ne laissant plus que la plage de Kalia, au nord-est du bassin, accessible aux visiteurs. Même la Highway 90, la route qui longe le rivage et qui avait pourtant été conçue selon des normes anti-effondrement, n’a pas échappé aux dégâts.

Un lac condamné à disparaître ?

Les projections scientifiques ne sont guère optimistes. Selon le ministère israélien de la Protection de l’environnement, la mer Morte continuera de rétrécir d’un mètre par an jusqu’à atteindre seulement deux tiers de sa taille actuelle, 80 % de cette perte étant attribuable au détournement du Jourdain. D’autres chercheurs évoquent une échéance plus lointaine mais tout aussi préoccupante : l’année 2050 pourrait marquer un tournant, où la salinité du lac serait telle que le sel empêcherait l’évaporation de l’eau, laissant place à une gadoue gluante plutôt qu’à un lac liquide.

Face à l’urgence, Israël a fini par entrouvrir légèrement le robinet. Le pays a commencé, à contrecœur, à ouvrir le barrage de Deganya, au sud de la mer de Galilée, laissant s’écouler environ 9 millions de mètres cubes d’eau par an depuis 2013. Un geste symbolique plus qu’une solution : pour simplement stabiliser son niveau actuel, la mer Morte aurait besoin d’environ 800 millions de mètres cubes d’eau par an. Autant dire que le filet d’eau relâché ne pèse presque rien face au déficit accumulé depuis plus de soixante ans.

Un accord plus ambitieux, signé entre Israël et la Jordanie, prévoyait d’acheminer de l’eau depuis la mer Rouge pour alimenter à la fois les besoins en eau potable de la région et, indirectement, soulager la mer Morte. Sur le papier, l’idée séduit. Dans les faits, la complexité technique et géopolitique du projet freine son avancée, et personne ne peut aujourd’hui garantir qu’il suffira à inverser la tendance. Pendant ce temps, chaque année qui passe grave un mètre de plus dans le sol asséché du plus bas point de la planète, un mètre que ni les accords diplomatiques ni les pluies occasionnelles ne parviennent à combler.

Sources : initiativesfleuves.org | fr.timesofisrael.com

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