Imaginez devoir choisir, chaque matin, entre faire la vaisselle et remplir un bidon pour la journée. Pour des centaines de milliers de foyers à Kaboul, ce dilemme n’a rien d’une expérience de pensée : c’est le quotidien. Et la raison de cette pénurie grandissante ne vient pas d’une sécheresse spectaculaire ou d’un conflit armé, mais d’un phénomène plus discret, presque invisible depuis la surface : sous la capitale afghane, la nappe phréatique s’effondre littéralement, année après année, sans que personne n’ait vraiment tiré la sonnette d’alarme à temps. Comment une ville de plusieurs millions d’habitants a-t-elle pu vider son propre réservoir d’eau douce sans le voir venir ?
À retenir
- La nappe phréatique de Kaboul, surexploitée par plus de cent mille forages sauvages, chute d’environ trois mètres par an.
- Près d’un tiers des puits de la ville sont déjà à sec, une situation aggravée par une population passée à environ six millions d’habitants sans infrastructures hydrauliques adaptées.
- L’épuisement de la nappe provoque déjà des phénomènes de subsidence, entraînant l’affaissement du sol et des fissures dans certains bâtiments.
Kaboul est assise sur un réservoir qui recule de trois mètres par an, et personne n’a vu venir la chute
Sous les rues poussiéreuses de Kaboul se cache une vallée alluviale qui, pendant des décennies, a fourni l’essentiel de l’eau potable de la ville. Ce réservoir souterrain, alimenté par la fonte des neiges et les rares pluies, fonctionnait un peu comme une éponge naturelle capable d’absorber puis de restituer l’eau au fil des saisons. Mais cette éponge s’assèche désormais bien plus vite qu’elle ne se remplit. Le niveau de la nappe chute d’environ trois mètres chaque année, un rythme qui n’a rien d’anecdotique lorsqu’on sait qu’une nappe phréatique met généralement des décennies, voire des siècles, à se reconstituer naturellement.
Cent mille forages sauvages pour une seule nappe qui ne se renouvelle plus
Face à un réseau public défaillant, les habitants de Kaboul ont pris les choses en main de la manière la plus directe possible : creuser leur propre puits. On estime aujourd’hui à plus de cent mille le nombre de forages, souvent non régulés, qui percent le sol de l’agglomération. Chaque foyer, chaque commerce, chaque petit atelier qui en a les moyens fait appel à un puisatier pour installer sa propre pompe. Le problème, c’est que cette multiplication anarchique de points de captage revient à percer une même bouteille d’eau avec des centaines de pailles en même temps : chacun tire sa part, sans coordination, jusqu’à ce que la bouteille se vide bien plus rapidement que si elle n’avait qu’une seule ouverture.
Un puits sur trois déjà réduit au silence
Cette surexploitation a un prix, et il se paie déjà. Près d’un tiers des puits de la ville seraient désormais à sec, incapables de remonter la moindre goutte d’eau depuis que le niveau de la nappe est descendu sous la profondeur de leurs installations. Pour les familles concernées, la conséquence est immédiate : il faut creuser plus profond, ce qui coûte cher, ou se rabattre sur des camions-citernes privés dont le prix de l’eau grimpe en flèche. Une situation qui touche en priorité les foyers les plus modestes, ceux qui n’ont ni les moyens de forer à nouveau ni ceux de payer une eau devenue, ironiquement, presque aussi précieuse que dans un désert.
Une capitale de six millions d’habitants qui creuse plus vite qu’elle ne boit
Il y a quelques décennies, Kaboul comptait quelques centaines de milliers d’habitants. Aujourd’hui, la ville en abrite près de six millions, une croissance démographique fulgurante qui n’a jamais été accompagnée d’infrastructures hydrauliques à la hauteur. Le réseau d’adduction d’eau, déjà fragile après des décennies de conflits, ne couvre qu’une fraction des besoins réels. Résultat : la demande en eau explose, tandis que l’offre naturelle, elle, reste figée aux caprices du climat local. Cette asymétrie entre une population qui grossit et une ressource qui stagne est sans doute la cause profonde de l’effondrement observé sous nos pieds, ou plutôt sous les pieds des Kaboulis.
Quand le sol lui-même commence à s’affaisser sous la ville
Ce que l’on sait moins, c’est que vider une nappe phréatique ne se contente pas d’assécher les puits : cela peut littéralement faire s’effondrer le sol. Lorsque l’eau qui occupait les interstices entre les grains de sédiments disparaît, les couches géologiques se compactent, un phénomène connu sous le nom de subsidence. Certains quartiers de Kaboul commenceraient déjà à montrer des signes de tassement, avec des fissures qui apparaissent sur les bâtiments et des infrastructures qui se fragilisent. C’est un peu comme si l’on retirait, un à un, les coussins qui soutenaient un matelas : à force, la structure entière finit par s’affaisser, sans possibilité de retour en arrière.
Kaboul à court d’eau avant même d’être à court de temps
Le plus inquiétant dans cette histoire, c’est la vitesse à laquelle tout s’est joué. Les spécialistes qui suivent l’évolution des nappes phréatiques dans le monde savent qu’un tel rythme d’épuisement, trois mètres par an, place Kaboul parmi les capitales les plus menacées de la planète en matière de stress hydrique. Sans changement radical dans la gestion de la ressource, sans régulation des forages ni investissement massif dans des solutions alternatives comme la récupération des eaux de pluie ou le traitement des eaux usées, la ville pourrait tout simplement manquer d’eau exploitable dans un avenir proche. Le compte à rebours, silencieux, tourne déjà sous les pieds de six millions de personnes.
L’histoire de la nappe de Kaboul illustre à quel point une crise environnementale peut se dérouler loin des regards, mètre par mètre, puits par puits, jusqu’à devenir irréversible. Elle rappelle aussi que l’eau, ressource que l’on considère souvent comme acquise, reste l’une des plus fragiles lorsqu’elle est mal gérée face à une démographie galopante. Reste une question qui dépasse largement les frontières afghanes : combien d’autres grandes villes, ailleurs dans le monde, sont-elles en train de vivre le même scénario sans même s’en apercevoir ?


4 day_ago
64



























.jpg)






French (CA)