Sous la banquise de l’Antarctique, l’eau ne circule pas au hasard. Elle emprunte des couloirs précis, sculptés dans la roche depuis des millions d’années : des canyons sous-marins. Une équipe de chercheurs vient d’en cartographier 332, dont certains plongent à plus de 4 000 mètres de profondeur, et la conclusion est nette : ce sont ces conduits géants qui laissent l’eau circumpolaire profonde, relativement chaude, s’infiltrer jusqu’à la base des plateformes glaciaires pour les ronger par le dessous.
À retenir
- Pourquoi les modèles climatiques actuels passent-ils à côté d’une découverte cruciale ?
- Un canyon sous-marin s’étend sur 860 km : quelle est son importance réelle ?
- L’Antarctique de l’Est et de l’Ouest révèlent deux histoires géologiques radicalement opposées
Sommaire
- Une carte cinq fois plus détaillée que tout ce qui existait
- Des autoroutes sous-marines pour l’eau froide, et pour l’eau chaude
- Est contre Ouest : deux continents sous-marins qui n’ont rien à voir
- Ce que ça change concrètement
Une carte cinq fois plus détaillée que tout ce qui existait
Le travail, publié dans la revue Marine Geology, est piloté par David Amblàs de l’Université de Barcelone et Riccardo Arosio de l’University College Cork. L’article rassemble le catalogue le plus détaillé à ce jour des canyons sous-marins antarctiques, en identifiant un total de 332 réseaux qui atteignent parfois des profondeurs de plus de 4 000 mètres, produit par les chercheurs David Amblàs et Riccardo Arosio. Le chiffre donne le vertige quand on le compare à ce qu’on savait avant : cette nouvelle carte haute résolution identifie 332 canyons sous-marins antarctiques, cinq fois plus que ce qui était connu auparavant, avec des différences significatives entre l’Antarctique de l’Est et de l’Ouest en termes de complexité et de morphologie.
Pour y parvenir, pas de nouvelle expédition spectaculaire, mais un travail de fourmi. Cette découverte, menée par des chercheurs, n’est pas le fruit d’une seule expédition, mais la synthèse de plus de 40 missions internationales, en compilant des décennies de données bathymétriques collectées par des brise-glaces et des navires de recherche. Le résultat s’appuie sur la version 2 de la Carte bathymétrique internationale de l’océan Austral, la référence la plus complète disponible pour cette région du globe. Et il reste encore de la marge : à l’échelle mondiale, environ 10 000 canyons sont connus, mais seulement 27 % du plancher océanique a été cartographié en haute résolution. la carte antarctique qui vient d’être publiée n’est probablement qu’un aperçu de ce qui reste à découvrir sous les mers polaires.
Des autoroutes sous-marines pour l’eau froide, et pour l’eau chaude
Ces canyons ne sont pas de simples curiosités géologiques. Ils fonctionnent comme de véritables carrefours hydrauliques entre le plateau continental et les grands fonds. D’un côté, ils facilitent l’échange d’eau entre l’océan profond et le plateau continental, permettant à l’eau froide et dense formée près des plateformes glaciaires de s’écouler vers l’océan profond et de former ce qu’on appelle l’Antarctic Bottom Water, qui joue un rôle fondamental dans la circulation océanique et le climat mondial. C’est le moteur discret d’une grande partie de la circulation thermohaline planétaire.
Mais le même réseau de conduits fonctionne aussi dans l’autre sens, et c’est là que le bât blesse. Ces canyons canalisent également des eaux plus chaudes comme l’eau circumpolaire profonde depuis le large vers le littoral. Ce processus est l’un des principaux mécanismes qui provoque la fonte basale et l’amincissement des plateformes glaciaires flottantes, elles-mêmes essentielles pour maintenir la stabilité des glaciers intérieurs de l’Antarctique. Concrètement : la chaleur qui accélère la fonte par le dessous n’arrive pas de manière diffuse, elle emprunte des chemins identifiables, comme l’eau s’infiltre par une gouttière plutôt que de ruisseler sur tout un toit. Et quand ces plateformes flottantes, qui jouent le rôle de bouchon, s’affaiblissent ou s’effondrent, la glace continentale s’écoule plus rapidement vers la mer et contribue directement à la hausse du niveau des mers.
Est contre Ouest : deux continents sous-marins qui n’ont rien à voir
La carte révèle aussi une fracture géologique nette entre les deux moitiés du continent. À l’Est, les canyons les plus spectaculaires, longs et ramifiés, avec des sections transversales en forme de U, suggèrent une origine plus ancienne de la calotte glaciaire. À l’Ouest, en revanche, la topographie raconte une tout autre histoire : le paysage sous-marin y est radicalement différent, les canyons plus courts, plus récents et plus abrupts, une signature d’une activité glaciaire beaucoup plus dynamique et d’une fonte accélérée. Ce n’est pas un détail de géologue. C’est précisément dans cette moitié occidentale, plus jeune et plus instable, que se trouve le tristement célèbre glacier Thwaites, surnommé le glacier de l’apocalypse pour sa capacité à faire grimper le niveau des mers si son effondrement s’accélère.
Les auteurs de l’étude insistent : les zones les plus vulnérables ne sont pas réparties au hasard. Leur étude montre que les canyons sous-marins antarctiques pourraient avoir un impact plus important qu’on ne le pensait sur la circulation océanique, l’amincissement des plateformes glaciaires et le changement climatique global, en particulier dans des zones vulnérables comme la mer d’Amundsen et certaines parties de l’Antarctique de l’Est. Or ces mêmes canyons, ces conduits précis par lesquels transite la chaleur qui ronge la glace depuis en dessous, ne figurent pas dans les modèles actuels utilisés pour projeter la hausse du niveau des mers. On simule la fonte à l’échelle du continent, en moyenne, sans tenir compte de ces couloirs qui concentrent le phénomène sur quelques points précis du littoral.
Ce que ça change concrètement
Le plus long des canyons recensés, situé dans la mer de Weddell, s’étend sur près de 860 kilomètres, soit à peu près la distance entre Paris et Marseille, entièrement immergée sous des centaines de mètres d’eau glaciale. À cette échelle, ignorer ces reliefs dans les modèles climatiques revient à prévoir le trafic d’une ville sans tenir compte de ses axes routiers principaux. Les chercheurs plaident désormais pour intégrer cette cartographie fine dans les futures projections du niveau des mers, en particulier pour les glaciers les plus exposés de l’Antarctique occidental. Reste à savoir combien de canyons attendent encore d’être découverts sous les 73 % de fonds marins mondiaux qui n’ont toujours pas été cartographiés en haute résolution.
Sources : libremedia.ca | archzine.fr


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