Quatre tours de verre de 79 mètres, dressées en équerre au bord de la Seine, dans le 13ᵈᵉ arrondissement de Paris. Depuis leur inauguration en 1996, elles composent la silhouette la plus reconnaissable du site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France. Mais derrière cette transparence revendiquée se cache un renoncement architectural : pour protéger les livres qu’elles abritent, il a fallu doubler ces façades de verre par des panneaux de bois occultants, à l’intérieur même des tours. Le geste visible depuis tout le quai a dû être neutralisé de l’intérieur.
À retenir
- Un concours d’architecture remporté sur la promesse de transparence totale — un engagement que le programme fonctionnel a imposé de renier
- Six couches imbriquées de matériaux transforment ce qui devait être une façade ouverte en mur quasi-aveugle : le prix à payer pour préserver les collections
- Le paradoxe ultime : ce qui devait briller en hauteur vers la lumière cache souterrainement des millions de livres à 14 mètres sous le fleuve
Sommaire
- Un concours gagné sur la transparence, un programme qui a tout changé
- Une architecture qui se referme sur elle-même
- Un chantier hors norme, un bâtiment à double fond
Un concours gagné sur la transparence, un programme qui a tout changé
En 1989, un jeune architecte de 36 ans remporte le concours international lancé après l’annonce de François Mitterrand, le 14 juillet 1988, qui souhaitait voir édifiée « la construction et l’aménagement de la – ou d’une – des plus grandes bibliothèques du monde, d’un type entièrement nouveau ». Le site est caractérisé par quatre grandes tours angulaires figurant symboliquement quatre livres ouverts, conçues par l’architecte Dominique Perrault, retenu à l’issue d’un concours international en 1989. Le projet initial de Perrault jouait sur une idée simple : des tours de verre pur, sans artifice, où la lumière traverserait librement la structure.
Le hic, c’est que le programme fonctionnel du bâtiment a évolué en cours de route. Le programme initial prévoyait le stockage des ouvrages dans le socle. Au fur et à mesure de l’avancement du projet, il fut établi que le stockage des livres se ferait dans les tours. : les magasins de livres, initialement prévus dans la partie basse et enterrée du bâtiment, ont été déplacés dans les tours elles-mêmes, celles précisément conçues comme des étuis de verre transparents. Résultat, selon l’analyse du projet : cela obligea l’architecte à mettre en place des panneaux en bois occultant, nécessaires à la préservation des œuvres, en totale contradiction avec la volonté première de l’architecte, à savoir la transparence des tours. L’ironie est totale : le bâtiment qui devait incarner la lumière a dû apprendre à s’en protéger.
Une architecture qui se referme sur elle-même
Le papier journal jaunit au soleil. Un livre ancien, encore davantage. La lumière ultraviolette dégrade le papier, l’encre, les reliures ; la chaleur accélère l’acidification et le dessèchement des supports. Placer des millions d’ouvrages derrière des murs de verre exposés plein sud, plein est, plein ouest revenait à programmer leur usure accélérée. La solution technique retenue tient de l’empilement de couches, presque d’un mille-feuille protecteur.
D’abord, une double peau de verre. Les enveloppes de verre clair, interne et externe, accueillent une couche d’air, sur 9 centimètres d’épaisseur, destinée à éviter condensation et buée. Puis vient l’essentiel du dispositif anti-lumière : à l’habillage de la peau de verre succède un espace vide de 90 centimètres qui permet à l’air rafraîchi de limiter la température ; ce dispositif se complète par des volets fixes en aluminium et placage en bois d’okoumé, et au-delà de cet ensemble visible commencent les dispositions pour la conservation des livres, paroi de plâtre, laine de roche et magasins mobiles ou fixes. Verre, air, aluminium, bois, plâtre, laine de roche : six strates pour transformer une façade censée être ouverte en un mur presque aveugle.
Le résultat visuel est d’ailleurs devenu, avec le temps, une signature esthétique à part entière. Les filtres solaires des doubles parois de verre photochromique accentuent les reflets et les ombres ; les façades vitrées sont protégées de l’intérieur par des panneaux de bois mobiles, afin de conserver les collections et de réduire la dépense énergétique. Ces volets pivotants en okoumé, qu’on aperçoit parfois entrouverts depuis les quais, jouent un rôle presque scénographique : selon l’angle et l’heure, la façade change de texture, tantôt miroir doré, tantôt paroi de bois strié. Un habillage devenu esthétique par nécessité, pas par choix initial.
Un chantier hors norme, un bâtiment à double fond
Les chiffres du site donnent la mesure du geste. Le site François-Mitterrand occupe une superficie de 7,5 hectares, avec quatre tours en forme de livres ouverts affichant une hauteur de 79 mètres, baptisées Tour des Temps, Tour des Nombres, Tour des Lois et Tour des Lettres. Sept étages de bureaux occupent le bas de chaque tour, avant que ne débutent, plus haut, les niveaux de magasins où sont conservés les ouvrages, sur onze étages selon les relevés d’architecture disponibles sur le projet.
Le paradoxe ne s’arrête pas aux tours. Une partie considérable des collections est en réalité enterrée, à l’opposé du geste vertical visible depuis la Seine. Certains ouvrages sont conservés à 14 mètres en dessous du niveau du fleuve, dans les magasins souterrains du socle, ce qui inverse presque totalement la logique du bâtiment : ce qui devait être exposé à la lumière est occulté artificiellement en hauteur, tandis qu’une masse de livres repose sous terre, protégée par la géologie elle-même.
Le chantier a englouti un budget considérable pour l’époque, de l’ordre de plusieurs milliards de francs, faisant de la Bibliothèque nationale de France l’un des chantiers culturels les plus coûteux engagés sous la Ve République. Malgré la polémique sur son coût et sur son emplacement excentré, le bâtiment a fini par s’imposer : critiqué pour son emplacement géographique et sa difficulté d’accès, le site François-Mitterrand a progressivement trouvé son public. En 1996, la reconnaissance professionnelle suit : Dominique Perrault reçoit le Prix Mies van der Rohe pour son œuvre, distinction majeure de l’architecture européenne. Trente ans après son inauguration, la BnF reste un cas d’école enseigné dans les écoles d’architecture : celui d’un bâtiment dont la beauté tient précisément à la manière dont il a dû se contredire pour fonctionner.
Sources : parisladouce.com | development.archicree.com


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