Sept mille becquerels par kilogramme. C’est la contamination moyenne relevée sur des sangliers abattus dans les forêts bavaroises proches de la frontière tchèque, selon les données du ministère allemand de l’Environnement. Le seuil de commercialisation autorisé en Europe est fixé à 600 Bq/kg. Certains échantillons dépassent même très largement cette moyenne, atteignant plusieurs milliers de becquerels par kilo, soit près de dix fois la limite légale. Près de quarante ans après la catastrophe de Tchernobyl, la viande de ces animaux reste, dans certaines régions d’Allemagne, impropre à la consommation et à la vente.
À retenir
- Des sangliers bavarois présentent jusqu’à 7 000 becquerels par kilogramme : pourquoi cette contamination persiste-t-elle ?
- Le ‘paradoxe du sanglier’ : comment un animal défie les lois physiques de la décroissance radioactive
- Les truffes de cerf enfouies à 40 cm de profondeur recèlent un secret vieux de 40 ans
Sommaire
- Un césium qui refuse de disparaître
- Le sol forestier, une éponge à retardement
- Une contamination qui ne va pas s’arrêter de sitôt
Un césium qui refuse de disparaître
Le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur n°4 de la centrale ukrainienne a projeté dans l’atmosphère un nuage radioactif qui a fini par retomber sur une bonne partie de l’Europe centrale, la Bavière en première ligne. Le césium-137, principal isotope radioactif rejeté ce jour-là, possède une demi-vie d’environ trente ans : logiquement, sa concentration dans l’environnement devrait avoir été divisée par deux depuis l’accident. C’est ce qui s’observe chez la plupart des espèces forestières, cerfs et chevreuils en tête, dont les niveaux de contamination ont fortement chuté au fil des décennies.
Le sanglier, lui, fait exception. Des chercheurs ont mesuré que dans la chair du sanglier bavarois, les niveaux de rayonnement sont restés presque constants après près de 40 ans, semblant enfreindre les lois de la physique. Ce phénomène, documenté depuis des années par les autorités sanitaires allemandes, porte même un nom dans la littérature scientifique : le « wild boar paradox », ou paradoxe du sanglier. J’avoue que la première fois que j’ai découvert ce terme, j’ai cru à une blague de chercheurs désabusés. Ce n’en est pas une.
Le sol forestier, une éponge à retardement
L’explication tient à la manière dont le césium se déplace dans les sols. Sur les terres agricoles, labourées chaque année, l’isotope radioactif se dilue rapidement et finit par être lessivé ou dispersé en profondeur, hors de portée des racines les plus superficielles. En forêt, rien de tel : le sol n’est jamais retourné, et le césium progresse extrêmement lentement, verticalement, à travers les couches de litière et d’humus. Selon les travaux de l’équipe menée par le professeur Georg Steinhauser (TU Wien) avec l’université de Hanovre, le césium migre vers le bas dans le sol très lentement, parfois seulement environ un millimètre par an.
Cette lenteur change tout. Les truffes de cerf, ces champignons souterrains (du genre Elaphomyces) qui poussent entre 20 et 40 centimètres de profondeur, sont justement en train d’être atteintes aujourd’hui par le front de contamination libéré par Tchernobyl en 1986. Les truffes de cerf, que l’on trouve à des profondeurs de 20 à 40 centimètres, n’absorbent donc que maintenant le césium libéré à Tchernobyl. Le sanglier, grand amateur de ces mycéliums souterrains qu’il déterre avec son groin, en particulier en hiver quand la nourriture de surface se fait rare, se retrouve ainsi exposé à une contamination qui, paradoxalement, ne fait que remonter à la surface de la chaîne alimentaire des décennies après l’accident.
Une étude publiée dans la revue Environmental Science & Technology, menée sur 48 échantillons de viande de sanglier prélevés dans onze districts bavarois entre 2019 et 2021, a même révélé une seconde source insoupçonnée : les essais nucléaires atmosphériques de la guerre froide. En comparant les proportions de deux isotopes du césium, le 137 (issu des centrales) et le 135 (marqueur des essais d’armes, à la demi-vie de 2,3 millions d’années), les chercheurs ont montré que alors qu’environ 90% du césium-137 présent en Europe centrale provient de Tchernobyl, la part dans les échantillons de sanglier est bien plus faible, une grande proportion provenant des essais d’armes nucléaires, jusqu’à 68% dans certains échantillons. Concrètement, une partie du césium qui contamine encore aujourd’hui les sangliers bavarois n’a rien à voir avec l’Ukraine : il date des bombardements atmosphériques des années 1950-1960, restés piégés dans les mêmes truffes.
Une contamination qui ne va pas s’arrêter de sitôt
Le plus frappant reste la projection des chercheurs pour les années à venir. Puisque le front de césium de Tchernobyl continue de progresser vers les couches profondes où se nichent les truffes, la contamination des sangliers n’est pas non plus censée diminuer significativement dans les prochaines années, car une partie du césium de Tchernobyl est seulement en train d’être incorporée dans les truffes. le pic de contamination du gibier n’est peut-être même pas encore derrière nous.
Cette réalité a un coût bien réel pour les chasseurs allemands. L’Allemagne reverse chaque année près de 500 000 euros d’indemnités aux chasseurs qui ne peuvent ni vendre ni consommer leur gibier lorsque le taux dépasse 600 becquerels par kg. En Suisse voisine, dans le canton des Grisons, la moitié des sangliers abattus dépassent également les seuils autorisés, un phénomène attribué au même passage du nuage de Tchernobyl sur les massifs alpins en 1986. Le problème n’est donc pas circonscrit à la Bavière : il concerne un large arc de forêts d’Europe centrale, de la Forêt-Noire aux Alpes tchèques, partout où sols non retournés et truffes de cerf composent le même cocktail.
Ce qui distingue vraiment le sanglier des autres grands gibiers, c’est son régime alimentaire quasi unique. Aucun autre mammifère forestier européen ne raffole à ce point des champignons hypogés, ces organismes qui vivent et fructifient sous terre. C’est précisément cette gourmandise, couplée à la lenteur géologique de la migration du césium, qui transforme un animal ordinaire en marqueur vivant, et durable, des deux grandes pollutions radioactives du XXe siècle.
Sources : ncbi.nlm.nih.gov | afmthyroide.fr | rts.ch


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