Le 2 novembre 1947, un hydravion en bois s’élève de quelques dizaines de mètres au-dessus du port de Los Angeles, parcourt une poignée de centaines de mètres, puis se pose. C’est tout. Ce jour-là, le H-4 Hercules de la Hughes Aircraft Company effectue son premier et unique vol au-dessus du port de Los Angeles. L’appareil avait été pensé pour traverser l’Atlantique et sauver des vies pendant la Seconde Guerre mondiale. Il aura fallu attendre la fin du conflit pour le voir décoller, une seule fois, sur une trajectoire si courte qu’elle tient presque de l’anecdote face à l’ambition initiale du projet.
À retenir
- Un hydravion géant construit pour sauver la navigation alliée, mais prêt uniquement après la disparition de la menace qu’il devait contourner
- Howard Hughes lui-même aux commandes pour un vol de moins d’un mile, suffisant pour prouver l’impossible mais inutile pour la guerre
- Trente ans d’entretien silencieux dans un hangar avant une bataille légale entre héritiers, gouvernement et musées
Sommaire
- Un avion pensé pour échapper aux U-boot allemands
- Un vol de trop peu, deux ans trop tard
- Trois décennies de silence dans un hangar climatisé
Un avion pensé pour échapper aux U-boot allemands
Tout commence dans l’urgence de 1942. Le Département de la Guerre américain fait face à la nécessité de transporter matériel et personnel vers la Grande-Bretagne, alors que la navigation alliée dans l’Atlantique subit de lourdes pertes face aux sous-marins allemands, d’où l’exigence d’un appareil capable de traverser l’océan avec une charge utile importante. L’idée : construire un aéronef si massif qu’il pourrait acheminer troupes et équipements sans dépendre des convois maritimes, cibles privilégiées des U-boot.
Le métal manque, réquisitionné pour l’effort de guerre. L’appareil est donc construit en bois à cause des restrictions en temps de guerre sur l’usage de l’aluminium, ce qui vaut à ses détracteurs de le surnommer le « Spruce Goose », bien qu’il soit fait presque entièrement de bouleau plutôt que d’épicéa. Un contresens matériel resté dans l’histoire, comme souvent avec les surnoms qui collent mieux que la vérité technique. L’ambition, elle, ne manque pas d’air : l’appareil est conçu pour transporter jusqu’à 750 soldats entièrement équipés sur des vols transocéaniques. De quoi vider un stade de village entier à chaque traversée.
Un vol de trop peu, deux ans trop tard
Le problème, c’est le calendrier. La guerre s’achève en 1945. Le Hercules, lui, n’est prêt qu’en 1947, deux ans après la disparition de la menace qu’il devait précisément contourner. Entre-temps, le projet devient un sujet politique brûlant : Howard Hughes est convoqué devant une commission sénatoriale pour s’expliquer sur les fonds publics engloutis dans la construction. C’est dans ce climat de suspicion, sous le regard de la presse, que l’industriel décide de faire taire ses détracteurs.
Le 2 novembre 1947, aux commandes lui-même, Hughes lance des essais de roulage dans le port de Long Beach et, après deux passages, décide finalement de faire voler l’appareil pour prouver que son avion pouvait décoller. Il oriente le Hercules vers l’ouest, prend de la vitesse et soulève l’appareil jusqu’à environ 21 mètres au-dessus de l’eau. Le trajet couvre un peu moins d’un mile : ce bref vol restera le premier et le dernier du H-4. La presse le surnomme immédiatement « Spruce Goose » en raison de sa construction en bois, à la fois solide et légère. L’exploit technique est réel, l’appareil vole bel et bien. Mais il vole pour rien : la mission qui justifiait son existence n’existe plus depuis vingt-quatre mois.
Trois décennies de silence dans un hangar climatisé
Ce qui suit tient presque de l’absurde. De 1947 jusqu’à sa mort en 1976, Hughes fait entretenir l’aéronef dans un hangar climatisé du port de Long Beach, à ses frais, alors même que l’appareil appartenait officiellement au gouvernement américain. Une équipe reste mobilisée en permanence pour maintenir les systèmes en état de marche, sans qu’aucun décollage ne soit jamais reprogrammé. L’avion construit pour gagner du temps sur les U-boot passera près de trente ans à ne bouger d’un centimètre, entretenu comme s’il allait redécoller le lendemain.
Après la mort de Hughes, la question de la propriété tourne au conflit administratif. Il faudra cinq années de tractations entre la société de Hughes, ses héritiers, le gouvernement fédéral, le National Air and Space Museum et des associations de préservation avant que l’appareil ne reste intact, propriété entière de l’Aero Club of Southern California en 1980. L’objet menace un temps d’être découpé et réparti entre plusieurs musées, avant d’échapper à ce sort. Il est aujourd’hui exposé, complet, à l’Evergreen Aviation Museum de McMinnville, dans l’Oregon.
Il reste de cette histoire un paradoxe assez savoureux pour l’aviation américaine : la plus grande envergure jamais atteinte par un avion de son époque n’a servi qu’à prouver, une seule fois et sur une distance dérisoire, qu’un rêve de guerre pouvait techniquement décoller après que la guerre elle-même avait disparu. Le Hercules détient un record d’ingénierie sans avoir jamais rempli sa mission. Ce n’est pas un échec au sens strict, ni une réussite complète : c’est un exploit qui arrive en retard, et qui le restera pour toujours.
Sources : media24.fr | mermoz-academy.com


4 day_ago
53



























.jpg)






French (CA)