Un coup de masse, un mur qui cède, et rien ne sera plus jamais pareil pour ce village de Cappadoce. En 1963, un habitant de Derinkuyu rénove sa maison troglodyte et décide d’abattre une cloison de sa cave pour gagner de la place. En effectuant des travaux de rénovation, il découvre une pièce mystérieuse derrière un mur de sa maison, puis des fouilles supplémentaires révèlent l’accès à un réseau de galeries. Ce qu’il croyait être un simple espace de rangement s’avère être l’entrée d’une des plus vastes cités souterraines jamais construites par l’homme.
La scène a quelque chose de vertigineux. Un homme veut juste refaire sa cave, et il tombe sur une ville fantôme vieille de plusieurs siècles, enfouie sous ses pieds sans que personne, dans le village, n’en ait jamais soupçonné l’existence. Les autorités turques, alertées, comprennent rapidement qu’elles ne sont pas face à une simple cave oubliée, sans savoir qu’elles se trouvent devant l’une des plus grandes découvertes archéologiques de tous les temps. Après quelques recherches, les chercheurs confirment que le site est la ville souterraine perdue de Derinkuyu, un nom qui signifie en turc « puits profond ». Difficile de trouver plus juste : personne, à l’époque, n’imaginait à quel point ce puits allait se révéler profond.
À retenir
- Un habitant détruit un mur de sa cave et fait basculer l’histoire de l’archéologie en une fraction de seconde
- Une ville entière, capable d’accueillir 20 000 personnes, dormait silencieusement sous les pieds des habitants depuis des siècles
- Des portes de pierre de 500 kilos, 52 puits d’aération, une rivière souterraine : comment une civilisation s’est construite l’envers du ciel
Sommaire
- Une cité qui descend aussi bas qu’un immeuble de 25 étages
- Puits d’aération, écuries et église : une ville pensée pour durer
- Qui a construit tout cela, et pourquoi ?
Une cité qui descend aussi bas qu’un immeuble de 25 étages
Les premières estimations des archéologues donnent le vertige. La cité descend à environ 85 mètres de profondeur et s’organise sur au moins 18 niveaux, soit l’équivalent d’un immeuble de 25 étages, entièrement creusé dans la roche volcanique, à rebours du ciel. Pour se représenter la chose autrement : c’est à peu près la hauteur de la statue de la Liberté posée sur son piédestal, mais inversée, plongeant dans les entrailles de l’Anatolie centrale plutôt que de s’élever vers le ciel.
Le chiffre qui impressionne le plus reste sa capacité d’accueil. La cité souterraine de Derinkuyu est la plus grande de son genre et pourrait héberger 20 000 personnes, avec leur bétail, leurs réserves de vivres et leurs biens les plus précieux. Une petite ville entière, cachée sous une autre ville, capable de vivre en autarcie complète pendant des semaines. Ce n’était pas un simple abri de fortune : c’était une infrastructure pensée dans les moindres détails pour la survie collective sur le long terme.
Le tuf volcanique qui compose le sous-sol cappadocien a tout rendu possible. Cette roche poreuse, formée à partir de cendres, est suffisamment tendre pour être travaillée avec relative facilité, mais assez stable pour soutenir de grandes cavités souterraines sans renforcement supplémentaire. Sans cette particularité géologique, jamais une telle prouesse d’ingénierie n’aurait pu voir le jour avec les outils rudimentaires de l’époque.
Puits d’aération, écuries et église : une ville pensée pour durer
Ce qui frappe les archéologues qui explorent le site, c’est l’ingéniosité du système de ventilation. La cité bénéficiait de l’existence d’une rivière souterraine, disposait de puits d’eau et d’un système d’aération remarquable, avec 52 puits de ventilation qui continuent d’étonner les ingénieurs actuels. Ces conduits verticaux, creusés avec une précision redoutable, permettaient de renouveler l’air jusqu’aux niveaux les plus profonds, un exploit technique quand on sait que tout a été taillé à la main dans la roche.
La vie souterraine s’organisait niveau par niveau, avec une logique presque urbaine. Une visite guidée permet d’explorer les ruines excavées, incluant les vestiges d’écuries, de caves, de salles de stockage, de cuisines, de celliers et de puits, les étages supérieurs étant accessibles par des passages étroits et en pente tandis que des escaliers mènent aux troisième et quatrième niveaux, l’étage le plus bas abritant une église. On y trouvait aussi des pressoirs à vin et à huile, des réfectoires et des chapelles, autant d’installations qu’on retrouve dans d’autres complexes souterrains de la région.
La défense n’avait pas été négligée non plus, loin de là. Les passages souterrains pouvaient être bloqués en plusieurs points stratégiques par des portes de pierre circulaires, ces roches massives empêchant l’entrée des envahisseurs, mesurant entre 1 et 1,5 mètre de hauteur, environ 50 centimètres de largeur, pour un poids pouvant atteindre 500 kilos. Manœuvrables uniquement de l’intérieur, ces portes transformaient chaque étage en bunker autonome. Avec ces énormes portes de pierre roulantes, la cité souterraine pouvait être scellée depuis l’intérieur, chaque étage disposant de sa propre porte fermable indépendamment. Un dispositif redoutable d’efficacité : même en cas de percée d’un niveau, les assaillants se retrouvaient bloqués avant d’atteindre le suivant.
Qui a construit tout cela, et pourquoi ?
L’origine exacte de Derinkuyu reste débattue parmi les spécialistes. Les premières cavernes auraient été creusées par les Phrygiens, puis élargies à l’époque byzantine pour servir de refuge lors des raids des armées arabes, la ville souterraine ayant ensuite été utilisée jusqu’au XXe siècle par les Grecs de Cappadoce et les Arméniens pour fuir les persécutions. D’autres théories évoquent une occupation encore plus ancienne, remontant potentiellement à l’époque hittite.
Ce qui est certain, c’est que Derinkuyu ne fonctionnait pas isolée. Elle était connectée à une autre cité souterraine, Kaymaklı, par 8 à 9 kilomètres de tunnels, formant un système défensif régional coordonné. Et l’ampleur du phénomène dépasse largement ce seul site : plus de 360 sites souterrains anciens ont été géolocalisés en Cappadoce, preuve que toute une civilisation avait fait le choix de vivre sous terre plutôt qu’à l’air libre, par périodes.
Le site n’a d’ailleurs pas fini de livrer ses secrets. Encore aujourd’hui, seulement 10 % de la cité est accessible aux touristes, le reste étant encore en cours d’exploration. Et Derinkuyu pourrait même perdre son titre de plus grande cité souterraine du monde : en 2013, des archéologues ont découvert une nouvelle cité souterraine cappadocienne sous un château byzantin à Nevşehir, dont les premières mesures indiquent qu’elle serait plus grande d’environ un tiers. De quoi rappeler qu’en Cappadoce, le sol le plus banal peut encore cacher, à quelques mètres sous une cave anodine, l’équivalent souterrain d’une métropole oubliée.
Sources : slideplayer.fr | neozone.org


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