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Dans un fjord près de Tromsø repose depuis 1944 le navire jumeau du Bismarck, retourné sur le flanc et jamais renfloué

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Dans le fjord de Tromsø, à Håkøya, gît depuis le 12 novembre 1944 la carcasse retournée du Tirpitz, sister-ship du Bismarck et joyau de la marine de guerre allemande. Elle n’a jamais été renflouée. Pendant plus d’une décennie après le conflit, des équipes norvégiennes et allemandes sont venues la découper sur place, morceau par morceau, laissant derrière elles des fragments de coque et des cavités béantes qu’on peut encore repérer aujourd’hui à marée basse.

À retenir

  • Un cuirassé parmi les plus puissants d’Europe a paralysé une flotte entière sans tirer un seul coup de canon
  • Churchill l’appelait « la Bête » — mais pourquoi tant de peur pour un navire qui ne quittait jamais les fjords ?
  • Onze minutes ont suffi pour envoyer par le fond un symbole de la puissance navale allemande

Sommaire

  1. Une reine solitaire qui paralysait une flotte sans jamais combattre
  2. Des années de traque avant le coup fatal
  3. Onze minutes, et une reine à terre
  4. Une épave découpée sur place, jamais renflouée

Une reine solitaire qui paralysait une flotte sans jamais combattre

Le paradoxe est total : ce cuirassé, l’un des plus puissants jamais construits par une marine européenne, a passé l’essentiel de la guerre à ne rien faire, ou presque. Après la perte du Bismarck coulé en mai 1941, Hitler refuse de risquer son sistership de la même manière et le fait stationner dans les fjords norvégiens, d’abord à Fættenfjord, mouillé contre une falaise pour se protéger des raids aériens. Le mighty battleship prend alors refuge dans le Fættenfjord, mouillé près d’une falaise pour se protéger des attaques aériennes, et reste ancré dans les fjords norvégiens pendant l’essentiel de la guerre, s’aventurant rarement au large par crainte d’être coulé. Cette existence casanière lui vaut un surnom resté célèbre en Norvège : « Den ensomme Nordens Dronning », la reine solitaire du Nord. Churchill, lui, préfère l’appeler « la Bête ».

Rester immobile n’empêchait pourtant pas de peser lourd sur l’échiquier militaire. Ce gigantesque cuirassé allemand a immobilisé d’énormes forces alliées pendant trois ans, avant d’être coulé en novembre 1944. La simple menace qu’il représente oblige les Britanniques à conserver des navires de guerre lourds en mer du Nord plutôt que de les envoyer ailleurs. Un bâtiment qui ne tire quasiment jamais un coup de canon contre l’ennemi, et qui malgré tout monopolise une partie de la Home Fleet : voilà l’énigme stratégique du Tirpitz.

Des années de traque avant le coup fatal

Les Britanniques ne lâchent rien. Dès septembre 1943, des sous-marins de poche X-craft s’infiltrent dans le fjord et posent des charges explosives sous la coque, lors de l’Operation Source. Les équipages britanniques naviguent dans les fjords périlleux et parviennent à placer des charges explosives sous le navire ; l’attaque inflige des dégâts, mais le Tirpitz est réparé et la menace demeure. Suivent d’autres tentatives, plus lourdes, plus sophistiquées : l’Operation Tungsten en avril 1944, puis une série de raids aériens qui finissent, en septembre, par sérieusement endommager le navire.

Le 15 septembre 1944, lors de l’Operation Paravane, des bombardiers Lancaster larguent des bombes Tallboy, ces engins de cinq tonnes conçus pour percer l’épaisse cuirasse du navire. Les dégâts sont tels que les Allemands renoncent à rendre le bâtiment pleinement apte au combat en mer. Ils jugent alors qu’il n’est plus pratique de rendre le Tirpitz totalement en état de naviguer, et le déplacent vers Tromsø pour n’en faire qu’une batterie d’artillerie semi-fixe. Une nouvelle tentative, l’Operation Obviate fin octobre, échoue à cause d’un ciel couvert : les bombes manquent leur cible, seul un quasi-raté endommage un gouvernail et un arbre d’hélice.

Onze minutes, et une reine à terre

Le 12 novembre 1944, le ciel est enfin dégagé au-dessus de Tromsø. Trente-deux Lancaster des escadrons 9 et 617 s’approchent en évitant les radars, et larguent leurs Tallboy. Le Tirpitz est touché à trois reprises, chavire et coule en seulement onze minutes. Le bilan humain est lourd et resté difficile à établir avec précision : le navire chavire après avoir été touché par au moins deux bombes et endommagé par l’explosion d’autres projectiles, tuant entre 940 et 1 204 membres de l’équipage, sans aucune perte du côté britannique. Deux cents hommes environ sont sauvés du navire.

La scène est saisissante : un cuirassé de cette taille, symbole de la puissance navale du Troisième Reich, se retourne comme une baleine blessée dans les eaux calmes d’un fjord arctique. Les Allemands eux-mêmes avaient tenté de prévenir ce scénario en construisant un banc de sable sous la coque pour empêcher tout chavirage, mais les bombes britanniques finissent par le détruire également. La reine solitaire du Nord ne se relèvera jamais.

Une épave découpée sur place, jamais renflouée

Contrairement à d’autres épaves célèbres de la Seconde Guerre mondiale, le Tirpitz n’a pas été remonté à la surface pour être étudié ou exposé. Entre 1948 et 1957, l’épave est démantelée sur place lors d’une opération de récupération conjointe entre la Norvège et l’Allemagne. Le travail se fait par sections, à même le fjord, dans des conditions qu’on imagine peu confortables pour les équipes de démolition. Une partie de la proue subsiste encore aujourd’hui, tout comme le ponton utilisé pour la démolition, visible à marée basse.

Le site continue, de façon presque anecdotique, à rendre des indices de ce passé englouti. Des morceaux de métal remontent parfois sur le rivage. Non loin de là, à Kåfjord, un autre effet du séjour prolongé du cuirassé dans les fjords norvégiens a été mis au jour par des chercheurs : les nuages de fumigènes déployés pour camoufler le navire ont laissé une empreinte durable jusque dans la croissance des pins et des bouleaux environnants, un phénomène encore lisible dans les cernes des arbres plusieurs décennies plus tard.

Il existe aujourd’hui un musée consacré à cette histoire à Alta, installé dans un ancien bâtiment de casernement allemand, à quelques encablures des fjords où la Bête a passé la majeure partie de sa carrière à attendre un ennemi qu’elle n’a presque jamais affronté directement. Une leçon d’histoire militaire à elle seule : parfois, la simple existence d’une arme suffit à changer le cours d’une guerre, bien plus que son usage réel.

Sources : warhistoryonline.com | lifeinnorway.net

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