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En abattant deux barrages de béton qui coupaient la Sélune depuis près d’un siècle, les Normands ont littéralement rouvert la porte à un poisson que plus personne n’attendait

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Un barrage, c’est une paroi de béton qui bloque le cours naturel d’une rivière pour produire de l’électricité, créant au passage un obstacle quasi infranchissable pour les espèces qui ont besoin de remonter le courant. Pendant près d’un siècle, la Sélune, ce fleuve discret de la Manche, a vécu sous cette contrainte. Aujourd’hui, en cette saison où l’on observe justement les derniers frayères se préparer avant l’hiver, les premiers résultats tombent, et ils dépassent les espérances les plus optimistes des spécialistes de la rivière.

À retenir

  • Les barrages de Vezins (1932) et de La Roche-qui-Boit (1921) ont été arasés en 2020 et 2023, rouvrant 90 km de rivière à la libre circulation des espèces.
  • Depuis, des saumons juvéniles ont été observés par l’INRAE, preuve que des géniteurs ont remonté le fleuve et s’y sont reproduits avec succès.
  • La qualité de l’eau s’est nettement améliorée : disparition des algues toxiques et retour des éphémères, insectes bio-indicateurs sensibles à la pollution.

Car derrière cette histoire de béton arasé se cache un symbole bien plus large : celui d’un territoire qui montre, de manière presque inattendue, à quelle vitesse la nature peut reprendre ses droits quand on lui en laisse simplement l’occasion.

Un mur de béton qui a effacé une espèce pendant 88 ans

Mis en service en 1932, le barrage de Vezins s’élevait à 36 mètres au-dessus du lit de la Sélune, un ouvrage conçu pour produire de l’électricité dans une France en plein essor industriel. En aval, un second verrou complétait le dispositif : le barrage de La Roche-qui-Boit, plus modeste avec ses 16 mètres, fonctionnait depuis 1921. Ensemble, ces deux installations noyaient la vallée sur plusieurs kilomètres, transformant un cours d’eau vivant en une succession de plans d’eau stagnants.

Ce que peu de gens imaginaient à l’époque, c’est l’ampleur des conséquences écologiques de ce choix. La Sélune était historiquement une rivière à saumon, un de ces cours d’eau où les géniteurs remontent chaque année depuis l’océan pour aller se reproduire dans les eaux calmes et bien oxygénées des zones amont. Avec le barrage de Vezins en travers de leur route, cette migration est devenue tout simplement impossible. Pendant 88 ans, les saumons se sont heurtés à un mur infranchissable, incapables d’atteindre leurs frayères ancestrales. La retenue d’eau, qui couvrait à elle seule 72 hectares, s’est peu à peu transformée en un écosystème artificiel, colonisé par des espèces introduites totalement étrangères à l’équilibre naturel du fleuve.

Le jour où l’État a décidé de rendre la rivière aux poissons

L’idée de démanteler ces ouvrages ne date pas d’hier. Elle remonte au Grenelle de l’environnement, période durant laquelle la question a été portée sur la table après la fin de la concession d’exploitation en 2007. Mais entre la volonté politique et sa concrétisation, le chemin a été semé d’embûches : le projet a connu un coup d’arrêt en 2014, sous l’impulsion de la ministre Ségolène Royal, avant d’être finalement relancé en 2017 par Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique.

Ce qui s’annonçait comme un chantier titanesque s’est déroulé en plusieurs étapes. L’arasement du barrage de Vezins s’est achevé en 2020, suivi par celui de La Roche-qui-Boit au printemps 2023. Avant de rendre son lit naturel à la rivière, il a fallu gérer un défi logistique de taille : vider la retenue de ses habitants aquatiques devenus indésirables. Une opération de pêche spécifique a ainsi permis de retirer pas moins de 17 tonnes de poissons, en grande majorité des espèces introduites comme le silure, un prédateur qui n’avait absolument rien à faire dans cet environnement.

Ce que les compteurs enregistrent depuis la disparition du barrage

Au total, c’est un linéaire impressionnant de 90 kilomètres de rivière qui a été rouvert à la libre circulation des espèces. Et les résultats n’ont pas tardé à se faire sentir. Les scientifiques, qui n’espéraient parfois même plus assister à un tel retournement de situation de leur vivant, ont commencé à observer des signes concrets de reconquête du territoire par le saumon atlantique.

Le chercheur Frédéric Marchand, de l’INRAE, a confirmé cette remontée en des termes sans ambiguïté : « trois saumons juvéniles, ce qui signifie que les saumons sont remontés dans le fleuve pour se reproduire ». Une phrase simple, presque anodine en apparence, mais qui résume à elle seule 88 ans d’attente et d’espoir déçu. Car la présence de juvéniles ne ment pas : elle signifie que des géniteurs ont bel et bien réussi à remonter jusqu’aux frayères historiques, à pondre, et que les œufs ont éclos dans un milieu redevenu favorable.

Mais le saumon n’est pas le seul indicateur de ce renouveau. La qualité de l’eau elle-même a radicalement changé depuis la disparition des plans d’eau stagnants. Les algues toxiques, qui prospéraient autrefois dans les eaux calmes et réchauffées des retenues, ont tout simplement disparu. Dans le même temps, les éphémères, ces insectes particulièrement sensibles à la pollution et souvent utilisés comme bio-indicateurs, ont repeuplé le lit de la rivière, signe que l’écosystème retrouve peu à peu son équilibre originel.

Une rivière qui réapprend à vivre sans barrage

Ce qui frappe le plus dans le cas de la Sélune, c’est la rapidité avec laquelle la nature a repris ses marques. Là où certains redoutaient qu’il faille des décennies avant d’observer le moindre signe de rétablissement, les premiers résultats sont arrivés en quelques années seulement. La rivière, libérée de ses deux verrous de béton, retrouve progressivement son profil naturel : des zones de courant alternant avec des zones calmes, des graviers propices à la reproduction, une oxygénation de l’eau largement améliorée.

Ce cas d’école s’inscrit dans une réflexion plus large sur la gestion des infrastructures hydrauliques vieillissantes en France. D’autres ouvrages à travers le pays, construits à une époque où l’impact écologique n’était tout simplement pas une préoccupation, posent aujourd’hui la même question : faut-il les maintenir coûte que coûte, ou accepter de rendre aux cours d’eau leur liberté perdue ? L’exemple de la Sélune apporte en tout cas un élément de réponse concret, loin des discours théoriques : une rivière démunie de ses barrages peut, sous certaines conditions, retrouver une partie significative de sa vitalité d’origine en un temps relativement court.

De 88 années d’isolement à un retour tangible du saumon atlantique dans ses eaux, la Sélune raconte une histoire rare, celle d’une réparation écologique menée jusqu’à son terme et dont les effets se mesurent déjà sur le terrain. Alors que d’autres rivières françaises restent prisonnières de leurs propres barrages, cet exemple normand invite à se demander combien d’autres cours d’eau pourraient, eux aussi, retrouver leur souffle originel si on leur en donnait simplement l’occasion.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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