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Emmanuelle Bercot: «Sans Cassavetes, je n’aurais jamais fait de cinéma»

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Publié le 07 octobre 2026 à 08:09. 6 min. de lecture

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Il existe au sein des services secrets français une cellule encore plus secrète: un petit noyau de tueurs qui ne peuvent être activés que par les plus hautes instances du pays… C’est ainsi que France Inter présentait il y a dix ans, dans une émission, la cellule Alpha, créée en 1985 par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Une unité clandestine chargée notamment d’éliminer les individus considérés comme des ennemis de la France, et qui est au cœur d’une fiction du réalisateur franco-canadien Guillaume de Fontenay. En salles depuis mercredi, Badh a pour titre le nom d’une agente incarnée par Marine Vacth, qui lors d’une mission en Syrie va être trahie par la DGSE, et notamment une de ses cadres, Joanna, prête à s’allier avec un redoutable trafiquant d’armes et à sacrifier quelques vies si cela permet d’en sauver beaucoup d’autres – et les intérêts de son pays.

Joanna est une femme de pouvoir au cynisme assumé qu’Emmanuelle Bercot incarne avec délectation, heureuse d’avoir pu sortir des clichés. En mars dernier, c’est dans le cadre de sa venue aux Rencontres 7e Art Lausanne qu’on demandait à l’actrice et réalisatrice d’évoquer les figures qui ont compté dans son parcours. Elle était venue participer à une rencontre publique en marge de la projection de Mon roi (2015), un long métrage de Maïwenn qui lui a valu le Prix d’interprétation féminine à Cannes.

«Dans un film qui va aussi loin dans les états émotionnels, on peut difficilement faire semblant, raconte-t-elle. Le tournage avait été extrêmement intense, mais aussi ludique parce que tout était improvisé. Normalement, on a appris son texte, les choses sont cadrées même si on ne sait pas toujours ce qui va se passer. Là, on se jetait dans une scène sans rien savoir. Je n’ai jamais retourné de cette manière depuis.»

John Cassavetes et Gena Rowlands, le couple-cinéma

«Sans John Cassavetes, je pense que je n’aurais jamais fait de cinéma. Même si j’ai toujours adoré aller voir des films, le cinéma était pour moi – comme pour beaucoup de gens – un monde inaccessible, complètement irréel, presque extraterrestre. Je me souviens parfaitement du jour où j’ai vu mon premier Cassavetes, en l’occurrence Husbands. J’avais 20 ans et je n’avais jamais vu un film comme ça, un cinéma aussi proche du réel. J’ai eu le sentiment de voir une représentation de la vie à l’écran. Ça a été un très grand choc et je me suis dit que si le cinéma pouvait ressembler à la vie, alors je devrais pouvoir en faire.

Depuis, à chaque fois que je m’apprête à réaliser un film, je vais puiser mon énergie chez Cassavetes. Il me donne de l’élan pour aller tourner et diriger des acteurs, comme lorsque vous écoutez une musique qui vous fait du bien. Je me suis également inspirée de lui pour sa façon de travailler avec sa famille et ses amis. C’est quelque chose que j’essaie de reproduire dans ma façon de faire du cinéma. Et il me faut aussi mentionner sa femme, Gena Rowlands, puisqu’elle est indissociable de son œuvre. Là encore, je n’avais jamais vu quelqu’un jouer comme cela. Elle a été une grande source d’inspiration dans mon parcours d’actrice.»

Claude Miller et Gilles Jacob, les fées marraines

«Si j’en reviens à cette idée que c’est très difficile de croire qu’on va pouvoir faire ce métier, tout commence lorsque des gens que vous admirez portent un regard bienveillant sur votre travail. Pour moi, ce fut d’abord Claude Miller, au cours de mes études à La Fémis, lorsque je commençais à espérer pouvoir devenir cinéaste. Pour ma génération, son film L’Effrontée [1985] a été emblématique. Et il se trouve que c’est lui qui s’occupait de ma promotion lorsque j’ai réalisé en 1997 mon premier court métrage, Les Vacances. En tant qu’enseignant, il m’a tellement encouragée, ses retours ont été si élogieux que cela m’a donné une vraie confiance en moi. Claude Miller a été extrêmement important, car recevoir de la légitimité de la part de quelqu’un qu’on admire, ça donne de la force.

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A cette époque, Gilles Jacob dirigeait le Festival de Cannes, et il a sélectionné Les Vacances. Alors que je pensais que seuls les élèves de La Fémis et mes parents le verraient, voici qu’il est projeté à Cannes, où il finit en plus par recevoir le Prix du jury du court métrage. Je n’ai depuis plus jamais arrêté de travailler, parce qu’instantanément des producteurs m’ont contactée. Sans Claude Miller et Gilles Jacob, ma vie n’aurait certainement pas été la même; j’ai eu énormément de chance qu’ils se penchent sur mon berceau de cinéaste débutante. Ils m’ont permis de monter dix marches d’un coup.»

Bach, la musique qui élève

«J’ai été baignée dans la musique classique dès l’enfance. Dans ma famille, tout le monde jouait du piano, j’en ai moi-même fait un peu, et c’est ainsi que j’ai découvert Jean-Sébastien Bach. La musique a toujours été très importante, et la sienne m’accompagne depuis toujours. Bach, c’est un compagnon de vie, je suis extrêmement sensible à sa musique, sans véritablement savoir pourquoi. Elle m’a énormément aidée à des moments où je n’allais pas très bien, comme ça nous arrive à tous. Le caractère sacré, spirituel, de ses œuvres m’a sortie des bas-fonds. La musique en général, et pour moi la sienne en particulier, a des vertus de guérison.

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Bach m’a énormément portée et aidée, tout en m’accompagnant dans mon travail parce que j’écoute souvent sa musique en écrivant; pas forcément pour l’utiliser, même si ça m’est déjà arrivé, mais parce qu’elle me porte, elle m’élève et me rend un peu meilleure dans ce que je fais. C’est une musique qui est tellement inspirée, tellement profonde, qu’elle nous sort de notre côté terre à terre qui parfois nous enferme dans des idées un peu triviales. J’ai l’impression que Bach m’aide à m’ouvrir l’esprit.»

La justice, cette comédie humaine

«Il y a une institution qui m’inspire au quotidien, me préoccupe, m’enrichit et me motive dans mon travail: la justice. C’est un monde que j’ai découvert à travers le cinéma, lorsque je m’y suis plongée pour réaliser La Tête haute [2015]. Rendre la justice est une notion passionnante, il y a là quelque chose de fascinant et d’inspirant. Je pourrais faire tous mes films là-dessus, parce que quand vous vous retrouvez aux prises avec la justice, c’est forcément que vous êtes, à différents degrés, soit dans une tragédie, soit dans une crise. Il y a eu un accident, un problème, même si ce n’est qu’une engueulade avec un voisin; peu importe, il y a quelque chose qui a été si loin que vous vous retrouvez devant la justice. Ce sont des situations qu’on ne pourrait pas inventer tellement elles peuvent être ubuesques. L’humain est vraiment mis à l’épreuve lorsqu’il a affaire à la justice.

Dans les tribunaux, mais aussi dans les bureaux des juges, des magistrats, des avocats, il y a quelque chose de mystérieux qui permet de percer l’âme humaine, parce que les gens qui se retrouvent face à la justice sont souvent en situation de grande fragilité. C’est pour moi un immense terrain d’observation et de réflexion. Je continue d’ailleurs à aller régulièrement au Palais de justice pour regarder ce qui s’y passe, et je pense que cela va toujours m’inspirer. Et il y a évidemment le pendant de la justice, qui est l’injustice. Depuis que je suis enfant, je suis une très grande névrosée de l’injustice; je ne la supporte pas, ça peut me mettre dans des états très très limites.»

Les amis érudits, comme des livres

«Il y a des gens à qui je dois beaucoup: ce sont mes quelques amis que je qualifierais d’extrêmement intelligents et érudits. Ce sont des personnes qui m’apportent énormément, parce que le fait de les côtoyer me cultive, me fait réfléchir, m’élève. Ces amis, qui sont pour la plupart dans le cinéma mais pas seulement, partagent avec moi leurs réflexions et me donnent leur point de vue sur ce qui se passe dans le monde. Lorsque je ressors de mes conversations avec eux, je me sens beaucoup plus mature, beaucoup plus claire dans mon esprit, beaucoup plus nuancée aussi.

A propos d'un film d'Emmanuelle Bercot: Mediator, trop de morts

Alors que je me sens parfois démunie pour me faire mon idée, parler avec ces gens extrêmement intelligents qui pratiquent la nuance et n’ont pas cette pensée binaire qu’on peut parfois avoir m’apporte beaucoup. J’ai souvent le sentiment que la vie est trop courte, que je n’ai rien le temps de faire, et comme j’ai quand même énormément de lacunes, côtoyer ces amis est comme lire des livres, ça me nourrit énormément. Ce sont des passeurs.»


Parcours

Formée au Cours Florent puis à La Fémis, Emmanuelle Bercot mène depuis le milieu des années 1990 une carrière d’actrice et de réalisatrice. Née en 1967 à Paris, elle a tourné sous la direction de Michel Deville, Claude Miller, Bertrand Tavernier, Claude Lelouch, Isild Le Besco ou encore Cédric Kahn, et réalisé huit longs métrages pour le cinéma et la télévision, de même que plusieurs épisodes de la série En thérapie. Elle a reçu en 2015 le Prix d’interprétation du Festival de Cannes pour Mon roi, de Maïwenn.

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