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Après la Première Guerre mondiale, des masses d’ex-soldats, jeunes hommes rompus à des niveaux inouïs de violence puis soudainement démobilisés, durent retrouver leur place dans une société bouleversée. En Italie, des jeunes mécontents du climat social, de la montée du socialisme, et d’une série de réformes agraires, décident de prendre les choses en main. Dès 1919, ils s’organisent en « ligues » (« fasci », en italien) vêtues de chemises noires, financées par de riches propriétaires terriens, et terrorisent la gauche italienne. En 1921, Benito Mussolini convertit ces ligues en une nouvelle organisation : le Parti national fasciste.
En Allemagne, durant la même période, Adolf Hitler monte en influence au sein du Parti nazi. Il s’entoure d’une milice composée en majorité, comme lui, de vétérans de la Grande Guerre, qui sèment le chaos et font dégénérer en affrontements violents les grands rassemblements politiques. Pour échapper à la vigilance de la République de Weimar, Hitler nomme officiellement le groupe « Division de la gymnastique et du sport » du Parti nazi.
Et c’est donc sous le chapeau de l’athlétisme et de l’activité sportive que les SA, ou chemises brunes, arrivent à se déployer en démocratie allemande. Hitler s’inspire des fasci italiens, mais pousse l’idée plus loin. Le traité de Versailles empêchait l’Allemagne de se préparer une armée. Hitler, parallèlement aux SA, fonde aussi les Jeunesses hitlériennes. Au nom de la « santé physique » et du « bien-être » des jeunes hommes, on entraîne toute une génération à des épreuves d’endurance physiques et aux sports de combat, en plus de les endoctriner idéologiquement et de nourrir une appartenance au mouvement nazi.
C’est ainsi que par le « sport », l’armée allemande s’est préparée en se moquant de l’Europe. Et les Jeux olympiques de Munich, en 1936, sont devenus pour Hitler l’occasion de démontrer, toujours par le sport, la « supériorité de la race aryenne ». L’organisation de la jeunesse autour du sport, pour le nazisme, permet aussi de développer tout un discours sur la « vraie » masculinité liée au culte de la performance physique, la violence, la domination, la discipline militaire, et la fierté nationaliste.
Beaucoup ont oublié que le nazisme et le suprémacisme blanc se sont organisés en Europe d’abord comme des regroupements de jeunes hommes « qui avaient besoin de bouger ». Mais parmi ceux qui s’en souviennent très bien, il y a… les suprémacistes blancs.
En mars dernier, l’Institut pour le dialogue stratégique a publié une analyse des mouvements suprémacistes blancs au Canada depuis la pandémie. On y parle de « nationalisme blanc 3.0 », une catégorisation inventée par un néonazi américain.
Selon ce modèle, la première phase de mobilisation néonazie aurait été les skinheads des années 1980 et 1990. Puis est venue la alt-right des années 2010 : on a habillé la suprématie blanche en costume à cravate pour avancer la version la plus « audible » de ses idées dans les médias de masse, et on a créé des écosystèmes de radicalisation en ligne qui disaient rarement leurs noms, question d’éviter d’être déclarés illégaux. Bref, on a joué sur la « respectabilité ».
La phase « 3.0 » correspond à un retour à la mobilisation hors ligne des jeunes hommes, avec le sport et l’athlétisme comme principal prétexte. Un vaste réseau d’« Active Clubs » s’est développé depuis 2021 un peu partout en Europe et dans les Amériques. Il s’agit là d’organisations suprémacistes blanches qui recrutent les jeunes hommes en parlant de briser la solitude, de camaraderie, d’appartenance, et bien sûr de performance physique, de sports de combat, de discipline.
On remarque le lien direct, sur le plan de la stratégie, avec les influenceurs masculinistes, qui nourrissent en même temps le mépris des femmes et le culte du corps et de la musculation. Les « Active Clubs » s’insèrent dans l’écosystème de la radicalisation comme une espèce de « solution » en personne, au sein de cellules locales, au « problème » pointé en ligne. Les membres doivent par ailleurs passer à travers un processus de sélection, ce qui facilite l’endoctrinement idéologique et permet de faire progresser l’aspect suprémaciste blanc et anti-immigration du projet politique.
Au Canada, les « Active Clubs » ont été déployés sous le terme « Second Sons Canada » par un vétéran du groupe d’extrême droite Diagolon. Ils comptent des sections un peu partout au pays, dont la section québécoise, le Frontenac Active Club. En mars, la journaliste indépendante Rachel Gilmore a publié dans The Tyee une enquête sur le groupe suprémaciste québécois. L’un de ses membres, Giulio Zardo, utilisait son travail de coach sportif pour organiser des rencontres et des séances d’entraînement pour le groupe dans un gym de Saint-Léonard, à l’insu des propriétaires. Quelques jours après la publication de son enquête, Rachel Gilmore a été physiquement intimidée par des membres du groupe à la sortie d’un bar de Montréal.
Le week-end dernier, tout le Québec a finalement découvert le Frontenac Active Club. La bannière « Je me souviens d’un Québec blanc », à Shawinigan, c’étaient eux. Le coup d’éclat était calculé. À preuve, une section de Second Sons à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse, s’était mise en scène de la même manière l’an dernier, aussi masquée et vêtue de noir, devant un mémorial de vétérans, avec une banderole. On se doute aussi qu’on cherche à recruter avec la visibilité ainsi obtenue.
À l’Assemblée nationale, on a condamné le geste à l’unanimité, sans donner de signe qu’on avait véritablement compris à quel phénomène on avait affaire — ni s’engager à prendre quelque moyen que ce soit pour le combattre. Je ne sais pas si les propriétaires de gym du Québec ont quant à eux compris pourquoi l’incident pourrait les concerner.
Et on ne semble pas calculer qu’on a affaire non pas à un suprémacisme blanc « 3.0 », mais plutôt « 0.0 ». Un retour à la version de base, quoi — à peine réactualisée. C’est-à-dire au modèle de radicalisation et de mobilisation des jeunes hommes qui a déjà démontré qu’il pouvait très bien fonctionner.


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