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Des civils taïwanais formés pour résister à une invasion chinoise

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Dans une ruelle comme il y en a tant d’autres à Taipei, des dizaines de Taïwanais affluent en ce dimanche matin frisquet de mars. Boissons en main, ils s’engouffrent dans les locaux de la Kuma Academy pour suivre une formation visant à les préparer à une éventuelle invasion chinoise.

Sans tarder, le chercheur en géopolitique Ho Cheng-Hui rappelle à la soixantaine de Taïwanais venus l’écouter que le magazine The Economist a qualifié Taïwan « d’endroit le plus dangereux au monde » en 2021.

« Avant, la guerre se déroulait dans l’espace réel, en trois dimensions, énonce-t-il. Aujourd’hui, la guerre se passe dans l’espace virtuel et mental. L’objectif, c’est de vous atteindre psychologiquement. »

À leurs bureaux, les élèves — principalement des jeunes, mais également quelques personnes plus âgées — prennent des notes dans leurs cahiers à mesure que l’expert fait défiler cartes, tableaux et graphiques sur l’écran géant.

« Voici les sept scénarios possibles d’attaque sur Taïwan », poursuit-il. Parmi ceux-ci, celui d’un blocus naval — le plus probable si le président chinois, Xi Jinping, décidait d’unir l’île rebelle par la force. « Mais bloquer le détroit de Taïwan serait très difficile. »

Les eaux qui bordent l’île du Pacifique sont impétueuses, explique-t-il. « Les conditions idéales pour attaquer par la mer sont présentes de la fin mars à la fin avril, et de la fin septembre à la fin octobre. »

En plein la période actuelle — alors que l’ordre international subit d’intenses bouleversements. « Peut-être que la Chine va attaquer bientôt », s’inquiète Eve Lin pendant la pause.

La jeune femme a décidé de s’inscrire à la formation d’une journée — en déboursant l’équivalent d’une cinquantaine de dollars canadiens — après avoir vu les États-Unis et Israël attaquer l’Iran. « J’ai aussi lu que le président Xi Jinping avait fait beaucoup de réserves de pétrole pour la Chine. » Le signe, selon elle, que l’Empire du Milieu pourrait bientôt attaquer.

Cas ukrainien

« Ça s’est passé en Ukraine, donc ça peut peut-être se produire ici, croit aussi Jullie Chen. Avant, je pensais que la démocratie de Taïwan allait être là pour toujours, mais ce n’est peut-être pas le cas. » Les jeunes Taïwanais sont plus inquiets que la génération de leurs parents, ajoute la femme de 29 ans. « Mais plus j’apprends, moins j’ai peur. »

Des banderoles sur lesquelles sont inscrites des paroles encourageantes, comme « Got your back » et « You will be fine », ornent les murs de la classe. Plus bas, un drapeau bleu et jaune rappelle que des dirigeants de la Kuma Academy se sont rendus en Ukraine pour peaufiner le corpus des cours.

Après la pause, les élèves plongent dans la réalité de la guerre informationnelle et cognitive, déjà lancée par la Chine. « L’objectif, c’est de créer du désordre social, de diminuer la confiance envers le gouvernement et les médias, de diminuer votre soutien à notre démocratie », leur apprend-on.

« C’est important de distinguer le vrai du faux. Il y a tellement d’informations et de vidéos qui circulent », reconnaît Lai Yu Han, 38 ans, qui s’est inscrite à la formation avec une amie. « Parfois, les personnes âgées se font prendre par les informations trompeuses qui vantent les mérites de la Chine. »

Objectif : trois millions de Taïwanais formés

La Kuma Academy — ou Académie de l’ours noir — a été fondée en 2021 par l’expert en géopolitique Ho Cheng-Hui et Puma Shen, député taïwanais et professeur à l’Université nationale de Taipei. « On sentait que la menace chinoise grandissait et que les Taïwanais n’étaient pas prêts à y faire face », explique Ho Cheng-Hui.

L’institution n’a aucun lien avec le gouvernement. « On avait la conviction qu’il devait y avoir une organisation civile pour éduquer le public », indique-t-il, ajoutant que les compétences enseignées — comment gérer la peur, faire des réserves de nourriture ou encore trouver un endroit pour se protéger — sont utiles pour faire face à toute situation de crise.

En cinq ans, 100 000 civils ont suivi l’un ou l’autre des cours offerts. Aucun d’entre eux n’implique le maniement des armes. « Notre objectif est de former trois millions de Taïwanais, ce qui représenterait une personne par ménage », indique Ho Cheng-Hui.

Sanctionné par la Chine

Malgré leur caractère non violent, ces formations destinées aux civils alarment la Chine. En 2024, le gouvernement de Xi Jinping a ajouté Puma Shen à sa liste des « indépendantistes taïwanais irréductibles », en plus de le soumettre à des sanctions économiques et de lui interdire de séjourner sur son territoire.

Selon Pékin, le député du Parti démocrate progressiste a « ouvertement formé des éléments violents favorables à l’indépendance de Taïwan » et « s’est livré à des activités séparatistes » en co-fondant la Kuma Academy.

En octobre, des accusations plus graves de « séparatisme » ont été déposées en Chine contre l’homme de 43 ans pour avoir « promu les idéologies “anti‑Chine” et pro‑indépendance », particulièrement auprès des jeunes élèves.

« C’est ridicule. Ça fait partie de la guerre psychologique [que la Chine mène] », affirme le principal intéressé, rencontré à son bureau gouvernemental. « Leur but, c’est de nous mettre de la pression. Donc, si on se sent menacés, c’est qu’ils ont gagné. »

Après le dépôt des accusations, des rumeurs ont circulé laissant croire qu’Interpol pourrait l’arrêter. « Mais juste après, je suis allé en Allemagne et rien ne s’est passé. » Un garde du corps l’accompagne néanmoins depuis dans ses déplacements.

Malgré ses prétentions, la Chine n’a pas autorité sur Taïwan, qui se gère de manière autonome depuis 1949. « [Avec ce type d’accusations], ils veulent vraiment faire croire au monde entier que Taïwan fait partie de la Chine et que leur autorité juridique pourrait s’appliquer au peuple taïwanais », dénonce Puma Shen.

De retour à la Kuma Academy en cette fin de journée, les élèves s’affairent à apprendre les rudiments des premiers soins. Pendant que l’instructrice leur fait pratiquer la compression requise pour stopper une hémorragie avec un tourniquet, les « aïe » et les rires fusent de toutes parts. Un important rappel que, même s’ils se préparent au pire, les Taïwanais sont loin de vivre dans la peur.

Avec Lucie Wang


Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

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