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De Sylvia Sleigh au Guerilla Girls, quand les femmes mettent à nu les hommes et les codes de l'histoire de l'art

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Publié le 25 juillet 2026 à 13:37. 5 min. de lecture

  • Le Mamco présente deux expositions au Musée Rath: une monographie de la peintre Sylvia Sleigh et une réinvention de sa collection mettant exclusivement des artistes femmes à l'honneur.

  • Sylvia Sleigh a renversé les codes de l'histoire de l'art en peignant de somptueux nus masculins reprenant les poses réservées aux femmes dans la peinture classique.

  • Les Guerrilla Girls ouvrent l'exposition Refaire collection en interrogeant avec radicalité la place des femmes dans les musées face à celle des femmes nues représentées.

Deux expositions, deux formes de rébellions artistiques vivifiantes et jubilatoires s’affichent au Musée Rath à l’enseigne du Mamco hors les murs. L’une est tranquille et pugnace, c’est celle de la peintre Sylvia Sleigh (1916-2010), qui s’est emparée de la peinture pour renverser les codes de l’histoire de l’art, imposant son regard d’artiste femme sur ses modèles, peignant son entourage, ses amies, ses amis et leurs corps souvent nus et souvent masculins.

L’autre, plurielle, collective, combative, qui s’intitule Refaire collection, s’ouvre au sous-sol de façon tonitruante par une gigantesque installation des Guerrilla Girls, qui clament leur colère et interrogent à coups de lettres géantes: «Are they more naked women than women artists in art museums?» (Y a-t-il plus de femmes nues que de femmes artistes dans les musées d’art?)

Le Mamco répond à sa manière à la question en ne montrant délibérément, à l’occasion de cette double exposition au Musée Rath imaginée par Elisabeth Jobin et Lionel Bovier, que des artistes femmes… et nombre de nus masculins.

Provocations salutaires

Cela commence par 35 tableaux de Sylvia Sleigh des années 1960 et 1970, dont la plupart proviennent d’institutions et de collections américaines, puis se prolonge au sous-sol par des œuvres de ses amies, comme les puissantes Alice Neel et Eleanor Antin (après qu’on eut découvert cette dernière peinte par Sylvia Sleigh à l’étage au-dessus). Elle continue avec des pièces de Suzanne Valadon, Louise Catherine Breslau, Leonor Fini, Meret Oppenheim, Suzanne Santoro, Jenna Gribbon, Pipilotti Rist ou encore Alice Bailly, Aloïse Corbaz, Jacqueline Marval... Des travaux, des artistes qui renvoient toujours, in fine, à la question de la place de la femme dans l’art, qu’il s’agisse de la femme comme modèle, de la femme et ses représentations anthropologiques et sociales et bien sûr de la femme comme artiste.

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Y a-t-il plus de femmes nues que de femmes artistes dans les musées d’art?», demandent les Guerilla Girls. Le Mamco répond en n’exposant que des femmes. (Crédit) — © Annik Wetter – MAMCO Genève Y a-t-il plus de femmes nues que de femmes artistes dans les musées d’art?», demandent les Guerilla Girls. Le Mamco répond en n’exposant que des femmes. (Crédit) — © Annik Wetter – MAMCO Genève

Refaire collection passionne par les questions qu’elle soulève et les personnalités très variées qu’elle présente, par son humour et par ses provocations salutaires – les deux commissaires ont imaginé là ce qu’aurait pu être la collection idéale d’un Mamco qui aurait pleinement pris en compte, à l’instar des hommes, les créatrices au féminin.

Réputation à établir

Mais l’événement, au Musée Rath, c’est sans doute Sylvia Sleigh. Une exposition que Lionel Bovier, directeur du Mamco, porte, raconte-t-il, depuis la première exposition monographique en Europe de cette peintre britannique devenue new-yorkaise – elle épousera le critique d’art Lawrence Alloway, qu’elle rencontre au Royaume-Uni et suivra à New York pour s’y établir au début des années 1960 – qui s’est tenue en 2012 en Suisse à la Kunst Halle Sankt Gallen pour voyager ensuite vers Oslo, Bordeaux et Liverpool.

Si Sylvia Sleigh a connu le succès aux Etats-Unis de son vivant, marquant notamment par ses nus masculins, si l’historienne de l’art Linda Nochlin (1931-2017), autrice de Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes?, fait d’elle une représentante importante de l’art féministe et si ses œuvres sont présentes dans nombre de musées américains, sa réputation est encore à établir en Europe.

Les nus de Sylvia Sleigh dans l'exposition que lui consacre le Mamco au Musée Rath. — © Annik Wetter – MAMCO Genève Les nus de Sylvia Sleigh dans l'exposition que lui consacre le Mamco au Musée Rath. — © Annik Wetter – MAMCO Genève

Au-delà de son importance dans l’histoire de l’art récente, au-delà de ses réflexions constantes sur le regard au féminin, le nu, la peinture et ses modèles, Sylvia Sleigh est aussi à découvrir pour la beauté chatoyante de ses œuvres, pour sa palette chantante. Elle est à regarder pour les bonheurs domestiques qu’elle transmet, sa maison qu’elle prend pour décor, les fêtes et les rencontres qu’elle met en scène – comme cette assemblée d’artistes femmes dont elle fait le portrait à l’occasion d’une réunion de l’A.I.R., cette galerie alternative féministe fondée en 1972 à New York – pour ce monde qui semble créatif et libre, celui d’une scène artistique new-yorkaise au tournant des années 1960 et 1970. Sylvia Sleigh est à voir encore pour l’intensité émouvante, troublante et belle des corps de celles et ceux qu’elle choisit de peindre, nus ou habillés, parfois sous plusieurs angles, multipliant ainsi le plaisir des présences qu’elle parvient avec tant d’aisance à restituer dans ses toiles.

Lire aussi: Etre artiste ici et maintenant. Deux œuvres de femmes engagées au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds

Emotion inédite

Surtout, en regardant ses amis, ses amies, son époux, face à leurs regards, à leurs corps, tels que l’artiste les a peints, on est étrangement ému. En particulier devant ses grands nus qui jamais ne sont anonymes, qui presque toujours vous regardent et qui semblent vous faire, joyeusement, librement, le cadeau de leur intimité et de leur beauté. C’est particulièrement vrai et saisissant devant ces somptueux portraits de Paul Rosano, Imperial Nude (1975), Double Image (1974) et Seated Nude (1973). Figurant un jeune homme magnifique, ces nus ne sont pas seulement beaux mais aussi subversifs. Puisqu’ils reprennent les codes réservés aux femmes, odalisques ou Vénus, dans la peinture classique et qu’ils n’ont rien à voir avec les représentations de nus guerriers dans la peinture ou la sculpture antique ou classique.

Ils donnent ainsi l’impression d’images jamais vues dont certains détails semblent tout neufs sous un pinceau féminin, comme ces poils noirs sur la peau, nombreux, denses, vivants, ces sexes à la fois bien en vue et tranquilles – quand les modèles picturaux historiques sont le plus souvent imberbes, et leurs sexes dissimulés ou dressés.

Dialogue avec l’histoire de l’art

Sans cesse, Sylvia Sleigh dialogue avec l’histoire de l’art et en particulier avec les vieux maîtres. C’est d’ailleurs en suivant des cours dispensés par la National Gallery à Londres qu’elle a rencontré Lawrence Alloway. En 1973, par exemple, elle peint Court of Pan (After Luca Signorelli), une toile présentée à Genève, qui reprend la composition de L’Education de Pan (1490) du maître florentin, tableau qui fut détruit dans un incendie à Berlin en 1945. Elle donne aux personnages les visages de son mari, de ses amis, dans un paysage et des postures qui reprennent celles imaginées par l’artiste de la Renaissance.

En 1959, avec At The Turkish Bath, l’artiste joue aussi avec les motifs et les poses développées par Ingres. Mais Sylvia Sleigh personnalise ses modèles féminins en représentant ses amies. Dans Invitation to a Voyage (1979-1999), un panorama de près de 22 mètres de long que l’on peut voir au Hudson River Museum, la peintre propose une nouvelle vision, moderne mais tout aussi paradisiaque, de L’Embarquement pour Cythère de Watteau et du Déjeuner sur l’herbe de Monet. Elle y met en scène ses amis lors d’un pique-nique le long de la voie ferrée et de l’Hudson River.

Vue de l'exposition au Musée Rath, que le Mamco consacre à Sylvia Sleigh (1916-2010). — © Annik Wetter – MAMCO Genève Vue de l'exposition au Musée Rath, que le Mamco consacre à Sylvia Sleigh (1916-2010). — © Annik Wetter – MAMCO Genève

Si sa révolte, telle qu’on la constate au Musée Rath, est moins spectaculaire que celle des Guerrilla Girls, Sylvia Sleigh n’en renverse pas moins les codes et les usages. Ses nus ont des corps, des visages bien identifiés, mais aussi beaucoup d’esprit. D’ailleurs, remarque Linda Nochlin dans l’essai inédit qu’elle a consacré à Sylvia Sleigh, et que le Mamco reproduit dans un petit catalogue en anglais, en marge de l’exposition: «Contrairement à la plupart des nus féminins ou masculins dans l’histoire de l’art, ils ont tous l’air intelligents.»


Lire aussi: Aujourd’hui en Suisse, la peinture figurative se décline au féminin pluriel

«Sylvia Sleigh» et «Refaire collection». Deux expositions proposées par le Mamco (Musée d’art moderne et contemporain) au Musée Rath à Genève. A voir jusqu’au 25 octobre.

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