Dans chaque ville moyenne de France, on trouve une «bande du marché». Un groupe d’habitués endurcis, dont l’humeur, l’énergie, la gouaille vibrante «font» le lieu, lui confèrent un peu de corps et d’âme, sans manquer d’y concentrer aussi ses fractures comme ses défauts. À Annemasse, c’est chaque samedi qu’elle se réunit sous les parasols d’un bar qui domine la place du marché, bourdonnante ruche multiculturelle, traversée par les effluves de couscous, de curry, de roquefort, d’accras et de poulet rôti.
Parmi les membres de ce précipité local chimiquement pur, attablé sur une nappe cirée, on trouve en son centre rayonnant Jean-Louis.
Médaillon de Madone doré autour du cou, crinière argentée déroulant sur la nuque et polo rose noué sur les épaules, Jean-Louis porte beau. Avec ses faux airs de Bernard Tapie, cet ex-promoteur à la retraite a réalisé, durant sa carrière, de «belles opérations immobilières», comme il aime à qualifier ces immeubles crème bâtis autour de la rue des Amoureux. Avant la crise, ils ont accommodé les arrivées massives de frontaliers. Lui a profité de la vague et a fait fortune.
De quoi financer une retraite matelassée qu’il dépense entre Annemasse, La Réunion et Madagascar où, avec des copains, il gère une mine de saphir et mène des safaris «à l’arme lourde», histoire de se protéger «contre les brigands qui rôdent et tendent des embuscades».
Doudoune et ses bijoux
À sa droite, celle qui rit de toutes ses dents d’une blancheur éclatante, c’est Naïma. Ici, tout le monde la surnomme «Doudoune». Pas à cause des gros manteaux qu’elle porte parfois. «Ça vient de mon neveu. Parce qu’il se glissait sous mon t-shirt et se calait entre mes seins – mes doudounes. À l’époque, j’en avais des gros!»
Installée à Annemasse, elle a trouvé deux boulots pour nourrir deux France. Serveuse au Buffalo Grill, celui qui surplombe la route de la Zone, elle sert toute la semaine de copieux steaks de bison aux familles de frontaliers. «Ce n’est pas un revenu suisse, mais je suis heureuse!» Le week-end, pour arrondir ses fins de mois, elle stationne son camion au marché de Reignier. Là, ce sont les Savoyards qui descendent des monts pour goûter ses poulets rôtis et recettes marocaines.
À côté d’elle, un verre de vin à la main, c’est Lorenza qui dissimule les restes de sa nuit derrière d’épaisses lunettes noires. Amie d’enfance de Naïma, seconda de cette immigration italienne venue travailler dans le bassin genevois, ça fait 30 ans qu’elle vit à Annemasse. «J’ai vu la ville se dégrader, petit à petit», dit-elle d’une voix rauque, un foulard imitation Gucci noué autour du cou. «Tu sais, j’ai des bijoux, mais je ne les mets plus, ou que du toc pour ne pas me les faire arracher.»
Naïma passe sa main sur sa gorge et ses bras dénudés: «Regarde, on est à poil!» Pouffements dans les volutes de fumée.
Jour de marché à Annemasse, le 30 avril 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
La diva échouée
Seul un rire ne perce pas, celui d’Adilia, qui se fait discrète à l’autre bout de la table. Une parure de perles ruisselle sur ses clavicules et de nombreuses bagues ornent ses doigts fins. De grandes boucles blondes cascadent sur ses épaules, encadrant un visage aux joues empourprées de fard et aux yeux soulignés de khôl, qui lui confèrent un air de comtesse dans un roman de Tolstoï quelque peu racorni.
Adilia Alieva est une grande pianiste née à Bakou en 1950, formée au conservatoire de Moscou, autrice de 30 albums du répertoire classique, de Tchaïkovski à Marcel Landowski. Virtuose des sonates, dont la carrure détonne dans ce paysage annemassien qu’elle fréquente pourtant depuis les années 1990. Quand on s’enquiert de son parcours, elle chuchote, avec une fierté contenue, comme si le KGB écoutait encore:
- D’URSS, oui, mais j’ai la Légion d’honneur française.
Adilia était venue pour un concert, avant de se décider à rester vivre dans une coquette maison savoyarde. Pas que le coin la charme particulièrement, mais parce que «le maire me l’a demandé», raconte-t-elle. Il ne pouvait laisser échapper l’honneur d’héberger une «artiste volcanique», «aux doigts de velours», qui «séduit et captive tout le monde par sa présence, son énergie et sa technique éblouissante», comme la décrivent les coupures de presse qu’elle me tend, accompagnées des photos de ses plus grands récitals au Théâtre du Châtelet, au Concert Hall de Copenhague ou au Palais royal de Stockholm.
Sur la table cirée, un nouveau pichet de rosé vient d’atterrir, déclenchant des vivats.
Riches, pauvres, hâbleurs actifs ou hédonistes à la retraite, ensemble ils forment un échantillon dépareillé d’Annemassiens dont les origines culturelles s’entremêlent par vagues et ressacs migratoires. Les classes sociales stratifiées s’entrechoquent, mais le champagne se débouche pour tous. De temps en temps, l’un confie pudiquement: «Ça je ne peux pas me le permettre.» Alors on lui tape dans le dos en lui servant une rasade pétillante. «C’est pour moi», lance un grand gaillard, comme si la ville lui appartenait.
La pianiste Adilia Alieva, photographiée chez elle à Annemasse, le 10 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Un vrai gang bang
Lui, c’est Cédric, sourire carnassier, voix nicotine, teint métissé. Il concentre à lui seul une histoire raccourcie de la colonisation française.
- Je suis martiniquais, vietnamien, indochinois, cambodgien et français. C’est un film de cul, le bordel. Un vrai gang bang!
Cédric est le liant du groupe, le coup du milieu. Quand il arrive, les autres lèvent leur verre. Il claque la bise à chacun, connaît tous les prénoms, même ceux de la tablée d’à côté et celui du pilier de bar, dont la veste en cuir colle au comptoir. C’est évidemment par son entremise que j’ai fait la connaissance de la bande du marché. Un ami d’enfance qui le fréquentait sur des chantiers à Genève me l’a présenté: «Si tu veux comprendre Annemasse, c’est par lui que ça passe.» Il connaît cette ville aussi bien qu’un tapis de black-jack.
Je suis journaliste.
Personne n’est parfait, a répondu Cédric.
C’est probablement le seul métier qu’il n’a pas exercé.
Pendant qu’il s’assoit, Naïma l’interpelle: «Alors tu n’es toujours pas venu installer mes rideaux!» Lui se tape le front et s’excuse. «Promis, la semaine prochaine!» Cédric est un factotum: peintre en bâtiment le jour, hacker la nuit, courtier à Genève, pâtissier à Paris. Enfin ça, c’était avant qu’il ne jette un collègue dans la sorbetière.
- À Paname, j’étais le bronzé, l’Arabe de service. Tout le temps emmerdé. Un jour, il me traite de bougnoule et me met une calotte derrière la tête. J’ai vu rouge. Je l’ai marbré: double fracture ouverte, avant de le balancer dans la machine à glace.
Annemasse Vegas
Après cet incident, Cédric quitte la capitale et se balade un peu partout avant d’atterrir dans la région, où l’attend un job de croupier au casino d’Annemasse. «C’était celui qui payait le plus dans le monde, à l’époque», assure-t-il. Nous sommes au début des années 2000, en plein boum de la roulette. «Tous les Suisses venaient jouer à Annemasse.» La clientèle helvétique exige davantage de personnel et des standards révisés.
À l’époque, Cédric travaille dans le Nevada. Avec son accent de Français charmeur, il s’était dégoté un job de croupier au casino Paris Las Vegas. «Celui avec une copie de la tour Eiffel devant.» On lui propose Annemasse. Il y voit l’opportunité de revenir au pays, de quitter la cité du vice pour la sobriété d’une ville moyenne. Le désert pour la montagne. Mais l’eldorado annemassien n’a rien à envier aux néons de Vegas.
«La loi de 1997 a autorisé les machines à sous en France et les Corses ont fait main basse sur tous les établissements. Pasqua était ministre des jeux et a blanchi du fric dans ce casino», dit-il en s’envoyant une rasade.
Au casino d'Annemasse, le 21 décembre 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
C’est l’affaire du casino d’Annemasse, qui défraye la chronique dans les années 2000. Le procureur évoque «un pacte de corruption», destiné à financer la campagne européenne de l’ancien ministre de l’Intérieur, dont les liens avec la mafia corse sont notoires. Son acolyte, l’homme d’affaires Robert Feliciaggi, dit «Bob l’Africain», est retrouvé mort sur un parking de l’aéroport d’Ajaccio, un soir d’hiver 2006. Deux balles dans le dos. Pasqua, lui, finit par écoper de 18 mois avec sursis. La bonne époque.
L’araignée de Mylène
Cédric poursuit son récit. Régulièrement, des membres du Front de libération nationale de la Corse, ce mouvement clandestin armé, passent à sa table. «Ils arrivaient avec des petites mallettes, comme dans les films. Les menottes, le Uzi, le paquet de coke et les liasses de billets. Les casinos de la Riviera lémanique, c’était ça.»
Lui prend du galon et des pourboires. Il est rattaché à la clientèle de luxe comme croupier personnel et la suit dans tous les casinos de la région: Divonne, Évian, Saint-Julien. «Des parties à un million dès le coup de bille», dans lesquelles il croise des stars, assure-t-il, d’Eminem à Mel Gibson, en passant par Philippe Bouvard, le présentateur star des Grosses Têtes: «ce connard qui se prend pour je ne sais quoi».
Un homme en costume et au crâne dégarni passe à proximité de nous. Cédric s’interrompt:
Bonjour, Monsieur le maire.
Bonjour.
C’était bien Christian Dupessey, maire d’Annemasse depuis 16 ans (il a cédé son fauteuil depuis, ndlr.), en visite sur le marché. Cédric reprend.
- Tu sais, pendant 20 ans, le casino d’Annemasse a été le premier de France, celui qui faisait les plus gros chiffres. La région était belle, active, vivante, des soirées de malades au Macumba, la plus grande boîte de nuit d’Europe. On avait même l’araignée mécanique géante de Mylène Farmer, celle qu’elle utilisait dans ses concerts. C’était magique.
Et puis, la crise économique post-2008 a tout chamboulé. La discothèque Le Macumba a fermé, les tables de black-jack se sont vidées, la roulette a commencé à tourner au ralenti, même si la manne reste copieuse pour la ville. «La fin de la belle époque des casinos et de la fête.» Il a fallu se tourner vers Genève, se réduire à l’impensable: devenir frontalier.
Sortie au Bistrock pour Cédric, ancie croupier recouverti, ici avec une amie, le 19 avril 2024 à Annemasse. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Prendre le fric où il est
Bon, pas trop à plaindre le Cédric. Avec sa gouaille, il n’a pas eu à gamberger longtemps, il est devenu courtier. «La finance, c’est comme le casino, on change juste d’échelle.» Les poches se remplissent, même s’il en perd une partie dans une séparation douloureuse qui déverse ses cartons sur le trottoir.
La crise immobilière s’installe dans la région et lui s’installe dans son break. «J’ai dormi un mois et demi dans ma voiture, garée du côté de Valleiry», autre commune frontalière. Chaque matin, il se rase, enfile son costard, récupère une chemise repassée au pressing et se rend à Genève. «Je bossais avec 60 courtiers, personne ne savait que je dormais dehors, ça ne se voyait même pas.»
Ensuite? «Ensuite, j’ai rencontré Jean-Louis et on s’est pacsés, ça fait 17 ans.» Ledit Jean-Louis manque de recracher sa bière. Rires goulus. «Je plaisante, elle c’est ma femme, Marianna», temporise Cédric, en enlaçant les épaules de son épouse. «Jean-Louis, par contre, lui, il a vraiment réussi. Raconte!»
L’ex-promoteur immobilier s’exécute en bougonnant, entre deux bouchées. «Joaillerie d’abord… BTP ensuite…» À Annemasse, l’industrie bijoutière s’est effondrée comme les autres, alors Jean-Louis s’est rabattu sur la seule qui tienne: la construction. «J’ai lancé une opération entre 2002 et 2006. On m’a dit que j’étais fou, qu’on était en pleine crise.» Il achète huit immeubles dans le quartier de l’église Saint-André, qui trône devant l’entrée d’Annemasse, «pour accommoder les Français qui venaient travailler en Suisse».
C’est le début de la fortune. L’agglomération a besoin d’habitations en urgence et met le paquet pour inciter les promoteurs. «J’ai fait 140 logements défiscalisés, plus 100 logements résidence étudiant, plus 45 logements en résidence service hôtelier et plus une dizaine de logements d’accession directe. On a tout vendu en 3 mois!» Annemasse a bien changé de catégorie: le fric n’est plus dans les machines à sous, il est dans l’immobilier.
Une tour de contrôle dans la ville
Afin de contempler sa réussite, Jean-Louis s’est aménagé un penthouse au dernier étage d’un immeuble dominant le paysage, église comprise. On y accède par un ascenseur privé. Les portes coulissantes s’ouvrent sur un immense appartement immaculé, qui ressemble à une tour de contrôle. Penché sur la balustrade, les pieds sur la pelouse synthétique de sa terrasse, Jean-Louis observe la ville en contrebas, coiffée au loin par les coteaux verdoyants du Salève. Des mères avec leurs enfants, quelques sportifs en foulée et un peu plus loin, le tram, en travaux, «qui donnera bientôt à la racaille l’opportunité de défiler», grince-t-il.
Annemasse, France. 16 juillet 2024. Jean Louis Salmon dans son appartement em attique surplombant la ville.
Niels Ackermann / Lundi13
Le promoteur nourrit une colère sourde contre la politique de la ville, la création de logements sociaux, l’implantation de kebabs et de barbiers, qui font chuter le prix de ses biens immobiliers. Il se rassure en constatant l’âge avancé de ses voisins. «Sur 16 appartements, tu en as 10 qui sont occupés par des gens de 80 ans ou plus. Dans les années, les mois qui viennent, il va y avoir sur le marché des produits d’exception.»
Depuis sa terrasse panoramique, la vue est sublime, enveloppante. Elle permet à Jean-Louis d’apercevoir les terrains encore constructibles sur des kilomètres à la ronde. Son perchoir est si bien situé que des flics lui ont déjà demandé s’ils pouvaient y «planquer» avec leurs jumelles. Jean-Louis pointe le parvis de l’église et ses buissons en pot. «C’est là que les dealers cachent la came. Ensuite des femmes voilées viennent récupérer les paquets.» Martine, son épouse, acquiesce, sa petite chienne Thaïs dans les bras. «Ici ce sont les Albanais qui font la loi. On voit leurs armes sous leurs t-shirts, alors je baisse les yeux quand je les croise.»
Elle retourne dans le salon s’asseoir sur un canapé, parmi ses peluches blanches et ses cristaux protecteurs exposés dans une armoire vitrée. Louloute, sa chatte, rôde autour d’une table sur laquelle se trouve un taser. Martine ne s’en sépare plus depuis qu’elle a été agressée dans cet appartement, juste là, entre le bonsaï et l’arbre à chat. Le traumatisme est encore vif. Aucun détail ne l’a quittée. Comment oublier? C’était il y a un an et demi.
Le couteau à sashimi
Un dîner de fruits de mer et de sashimis est prévu avec une amie, alors que Jean-Louis est en voyage à Lille. En attendant son amie, Martine prépare les coquillages, puis descend au garage. «Je remonte trois bouteilles de rosé et trois bouteilles de blanc. Je les place au frigo et quand je me retourne, il y a un mec cagoulé derrière moi.»
- Dis-moi où sont les clés de tes bagnoles!
L’homme, un colosse, a un fort accent de l’Est. Il se saisit du couteau à sashimi et «me coupe juste là», raconte-t-elle en passant son index sur son cou. Le sang jaillit. Un deuxième type débarque, qui faisait le guet: «Putain, tu l’as égorgée, faut qu’on foute le camp!»
Martine presse la plaie, chancelle, parvient de justesse à appeler le SAMU. «Le sang giclait de partout.» Aux urgences du CHAL (Centre hospitalier Alpes Léman), elle patiente plus de 2 heures sans prise en charge: «pas même un verre d’eau». Aucun médecin disponible. Le vigile lui apporte à boire et un urgentiste finit par la recevoir: «Vous avez eu de la chance, la lame est passée à côté de la carotide.» Elle est recousue.
L’affaire semble prise au sérieux par le procureur, explique le couple, mais très vite elle piétine. Au commissariat, le dossier est enfoui sous une pile. «Il faut être mort pour qu’ils fassent quelque chose», s’emporte Jean-Louis. Avant de se reprendre. «On ne leur en veut pas tant que ça, ils sont sous pression. L’un d’entre eux s’est même suicidé, c’est ce qui se dit.» De son agression, Martine a gardé une cicatrice sous le menton, une peur bleue des cagoules et une «allergie au carpaccio de saint-jacques».
Le Midi ou les îles
Annemasse c’est fini, «pour de bon», conclut Martine en caressant Thaïs, tandis que Chanel, son autre chienne, remue la queue. Tout ce qu’elle espère, c’est pouvoir déménager dans le Midi. Jean-Louis fait la moue. Lui préférerait une île. La Réunion. Il a des amis qui y pêchent au gros et puis Madagascar est à côté. Il rêve déjà de son prochain safari, épaulé de mercenaires russes, à chasser le potamochère sur les pistes rousses. «Au moins, là-bas, je peux me balader avec une arme à la ceinture.» Et puis, les hospices de la Grande Île sont pleins de vieux Français venus de la métropole qui prennent des infirmières «pour s’occuper d’eux de A à Z».
- Cinquante balles par mois, tu choisis ton infirmière, voire deux. Imagine, avec une retraite à 1200 balles, t’es le pape!
Peu importe où le couple de retraités partira, il n’est pas question de vendre le penthouse, plutôt de l’agrandir. Bientôt le plafond sera troué d’un escalier menant au toit. Là-haut, Jean-Louis a prévu de faire construire un jacuzzi. Alors, dans son bain de bulles, une coupe de champagne à la main, il pourra admirer, au-delà des bâtiments gris, des travaux et des kebabs, le lac Léman qui scintille au loin.
Sur le marché d'Annemasse, le 30 avril 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
La cour des miracles
Sur la place du marché, le zénith annonce la fin de la buvette. Les maraîchers démontent les étals, plient les bancs, il faut partir. Oh, pas très loin, rassurez-vous, à une vingtaine de mètres, sur la terrasse de l’un des plus célèbres cafés d’Annemasse: La Régence. La bande chavire, moi avec elle, et nous nous laissons tomber dans des chaises en rotin, à la mode de Paris.
Naïma lève le bras droit et des assiettes de frites, des planches de charcuterie et des terrines de campagne viennent agrémenter la table. Naïma lève le gauche, et des bouteilles de rosé sont débouchées.
Mais t’es pas musulmane, Naïma?
Moi je bois, je mange halal et je mange du porc, je m’en fous!
Son amie Lorenza se met à prier, mains jointes, verres fumés levés vers le ciel.
- Tu verras, quand elle montera au paradis, c’est 70 verges qui l’attendront.
Rire grave et résonant de l’intéressée.
Un homme grisonnant passe à côté de la table, sur un scooter électrique rouge pour seniors. Lorenza, qui le connaît, abaisse pour la première fois ses lunettes. «T’es venu avec ta Ferrari?» Le retraité tapote un autocollant représentant un trident stylisé, à l’avant du véhicule. «Non, ma Maserati! Je suis obligé, avec ma sciatique.» Lorenza à Naïma: «Tu vois, tout le monde a une belle bagnole dans cette ville.» Le scooter s’éloigne dans un bruit d’aspirateur ménager. Entre ses dents: «C’est la cour des miracles, Annemasse.»
En une heure, la tablée de la bande du marché a reçu la visite d’une gitane venue taxer trois Marlboro, d’une autre qui n’a rien obtenu, d’une femme à moitié nue qui hurle dans une langue inconnue et d’un toxicomane au bras atrophié, qui reçoit quelques frites de la part de Lorenza et quelques pièces de la part de Naïma. J’en suis moi-même à ma cinquième pinte et mon élocution s’en ressent. Je m’enfonce dans ma chaise.
Une fille du coin
Tandis qu’une nouvelle tournée de pastis vient encombrer la table, deux jeunes, eux aussi bien entamés, nous rejoignent. Lui, fine barbe de trentenaire grimpant sur ses joues comme du lierre, sort de prison – on ne saura pas pourquoi. Il cherche du travail: «N’importe quoi, n’importe où, si possible en Suisse.» Elle, blonde en jogging noir, à peine majeure, vient de se faire licencier de son job de serveuse à Lausanne. Elle s’appelle Sophie (prénom modifié) et s’adresse à Naïma, son ancienne collègue au bistrot d’à côté, en l’appelant «frère», ce qui a le don de l’agacer.
Je pourrais être ta mère! réplique-t-elle, au bout de la cinquième fois.
Scuse-moi Naïma, je voulais pas t’énerver, tu sais que je t’aime!
Elle tire une chaise, commande une vodka-Red Bull, elle a besoin de se livrer. En plus du licenciement, Sophie s’est fait retirer son permis de conduire après avoir été testée positive à l’alcool (3 grammes par litre) et à la cocaïne. Quand ils l’ont arrêtée à 5 heures du matin, les policiers genevois ont aussi découvert une bouteille de protoxyde d’azote sur le siège passager de son Audi RS de location. «J’ai demandé aux flics si on ne pouvait pas s’arranger, ils m’ont dit non.» Elle a échappé à la garde à vue, mais le véhicule est parti à la fourrière.
Sophie est désormais condamnée à errer à pied dans les rues d’Annemasse, le pire des châtiments. «Tu sais que sans voiture ici tu n’es plus rien, Naïma. Tu ne peux même pas aller chercher un travail.» Alors, l’un de ses potes lui a filé un contact. Celui d’un employé de préfecture corrompu qui, pour 3500 euros, «passe le permis à [ta] place et valide [tes] papiers», dit-elle. Commentaire de Naïma: «Si t’étais ma fille, ce serait deux claques.»
Touché à la carotide
Sophie suspend son monologue, le temps qu’un mastard avec un immense collier étincelant dépasse la tablée à larges enjambées. Elle l’a reconnu. «Un proxénète qui vient de Marseille. Il fait tapiner des copines en Suisse. Y a plus de taf pour les jeunes, alors on se débrouille comme on peut.» Elle a grandi à Annemasse dans une famille savoyarde de classe moyenne. «Je suis une vraie fille du coin», ajoute-t-elle, avant de se tourner vers moi:
Pourquoi tu prends des notes? Ah t’es journaliste? Genre BFM TV et tout?
Non, j’écris dans les journaux.
Mais tu passes à la télé?
Pas souvent. Je rédige des articles et je prends des photos.
Alors t’es un genre de paparazzi?
Si tu veux.
Tiens, le journaliste, tu vois le scooter là-bas? C’est là où mon pote s’est fait planter à la carotide il y a quelques jours. Il est mort. Oui, Annemasse ça craint.
Je fouille mon téléphone pour vérifier l’info et tombe sur une coupure de presse. «En début d’après-midi mardi, un homme de 23 ans est décédé après avoir été agressé par arme blanche lors d’une bagarre dans le centre-ville d’Annemasse (Haute-Savoie) devant de nombreux témoins. Les pompiers arrivés rapidement sur les lieux ont commencé un massage cardiaque avant de l’emmener vers les Hôpitaux universitaires de Genève. Mais, touchée à la carotide, la victime a succombé à ses blessures sur la route.»
Bien que l’événement se soit déroulé un peu plus loin du lieu indiqué, elle a raison.
- Tu vois, je t’avais dit, tu ne me crois pas.
Sophie tente de me servir du vin mais renverse l’intégralité de sa vodka-Red Bull sur ses jambes, sans paraître y prêter attention. Lorenza humidifie les babines de sa chienne: «Tu as chaud, ma chérie, hein.» Tous les autres restent cois. Sophie: «Bon, faut que je me casse. J’ai rendez-vous à Chambéry et j’ai pas de bagnole.» Elle disparaît avec son copain, emportant l’atmosphère de la bande comme une tornade.
Jean-Louis, qui n’a pas prononcé un mot de toute la conversation, semble abasourdi par ce qu’il vient d’entendre. Comme si ses pires cauchemars annemassiens venaient de se cristalliser dans la frêle jeune fille qui vient de partir. Il relève le menton, sonné. «Je crois que je ne comprends plus rien à la jeunesse. Je suis définitivement un vieux con.»


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