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Le banlieusard Jérôme Bigras et le petit astronaute Tom sont réunis à la Maison de la BD de Québec pour une rétrospective consacrée à Jean-Paul Eid. De Croc à Crue se présente comme une déambulation éclatée à travers l’œuvre du bédéiste reconnu pour sa propension à sortir du cadre.
« C’est 40 ans de métier qui est exposé là, mais c’est aussi 40 ans d’histoire de la bande dessinée québécoise », constate Jean-Paul Eid en repensant à ses débuts au magazine Croc dans les années 1980. « Le public québécois de l’époque connaissait très peu la bande dessinée, mais nous avons eu la chance d’avoir des revues à grand tirage, comme Croc et Safarir, pour exposer le travail des auteurs d’ici. C’était une formule gagnante, ça se faisait à travers l’humour. »
La popularité du personnage de Jérôme Bigras apparu dans les pages de Croc aurait pu écraser son créateur. Ce dernier est toutefois parvenu à se réinventer au tournant des années 2000 sans renier son antihéros.
« Je me suis lancé le défi de sortir complètement de ce que j’avais fait. Pour chaque album, c’est comme si je me lançais dans des études pour obtenir un diplôme dans un domaine que je ne connaissais pas », explique-t-il. « C’est une forme d’apprentissage qui m’a permis d’aller ailleurs. »
Cette diversification est palpable dans l’exposition tenue entre les murs de l’ancien presbytère de Sainte-Foy, qui a été transformé en Maison de la BD il y a près d’un an. Un tapis vert symbolisant la pelouse de Jérôme Bigras y côtoie une trompette évoquant La femme aux cartes postales, paru en 2016. Pour cet album écrit avec le dramaturge Claude Paiement, Jean-Paul Eid avait reconstitué minutieusement les clubs de jazz du Montréal de la fin des années 1950.
« J’ai appris à fouiller dans les archives, et c’est devenu une seconde nature. Je prends un grand plaisir à installer mes histoires dans un véritable décor. »
L’adaptation cinématographique de La femme aux cartes postales avait été envisagée au moment de sa parution. « Ça aurait demandé une coproduction », explique Jean-Paul Eid. « Le cinéma historique vient avec des budgets monstrueux qui vont au-delà de ce qu’on peut faire ici », précise l’illustrateur québécois né au Liban.
Le bédéiste garde espoir pour l’adaptation de l’album Le petit astronaute (La Pastèque, 2021), son œuvre la plus personnelle, inspirée par son fils polyhandicapé. « Il y a de très bonnes chances que ça se fasse », lance l’auteur en évoquant un projet qui serait réalisé par Anaïs Barbeau-Lavalette. En attendant le film, c’est sur les planches du Grand Théâtre de Québec qu’on pourra suivre les aventures de Tom du 22 avril au 16 mai.
Tournant
De Croc à Crue est une étape, et non un bilan de fin de carrière. « J’ose espérer que ce n’est pas la fin », lance Jean-Paul Eid en riant. « Ce n’est pas la rétrospective finale ! » Le sujet du prochain album reste toutefois à déterminer. « C’est la première fois que ça m’arrive », dit-il. « Ça va émerger bientôt, mais, actuellement, je n’ai rien sur la table à dessin. »
Jean-Paul Eid ne craint pas la page blanche. Il redoute plutôt le gouffre de l’intelligence artificielle (IA) qu’il a dénoncé vigoureusement dans une lettre ouverte parue dans Le Devoir en novembre dernier. Les artistes visuels sont particulièrement vulnérables à l’IA qui pille les portfolios pour créer des pastiches.
Le vétéran de la bédé québécoise a été épargné par ce vortex pour le moment. « Ça ne m’est pas arrivé, mais ça touche des dessinateurs qui ont des styles “signatures” auxquels les gens vont penser au moment d’entrer leurs mots-clés dans la machine. »
Jean-Paul Eid garde espoir en misant sur la solidarité et la vigilance des lecteurs. « Le public ne veut pas de l’intelligence artificielle dans le domaine du livre. La preuve, c’est que les éditeurs qui décident d’illustrer leurs couvertures à l’aide de l’IA se gardent bien de le dire. C’est mal vu. »
Le 9e art est à un tournant. « On s’est toujours adaptés aux nouvelles technologies, mais là, c’est autre chose. L’intelligence artificielle repose sur le vol du travail des auteurs pour les remplacer à moindre prix. C’est un enjeu éthique. »


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