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Dans une baie du sud du Japon a flotté pendant vingt-trois ans un filet tendu non pour protéger les poissons, mais pour les empêcher d’en sortir

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Pendant vingt-trois ans, un filet immense a coupé en deux la baie de Minamata, dans le sud du Japon. Sa fonction n’avait rien de commun avec les filets de pêche habituels : il ne s’agissait pas de protéger les poissons, mais de les empêcher de fuir une zone gorgée de mercure. Installé en 1974, ce dispositif a isolé une zone de 380 hectares de la baie pour empêcher les poissons d’y entrer ou d’en sortir, un confinement resté en place jusqu’en 1997.

À retenir

  • Un filet géant maintient une zone entière fermée pendant plus de deux décennies – mais pourquoi?
  • Des déchets industriels transformés en poison invisible qui s’accumule dans chaque créature vivante
  • Une contamination si grave qu’elle a inspiré le nom d’un traité international contre le mercure

Sommaire

  1. L’usine qui a empoisonné toute une baie
  2. Un filet géant pour emprisonner le poison
  3. Vingt-trois ans de dragage et d’attente
  4. Un bilan humain qui dépasse largement la baie

L’usine qui a empoisonné toute une baie

Tout commence dans les années 1930, sur les rives de cette petite ville portuaire de la préfecture de Kumamoto, au sud-ouest de l’île de Kyūshū. L’usine chimique Chisso y fabrique de l’acétaldéhyde et du chlorure de vinyle, deux composés utilisés dans l’industrie plastique naissante. Pour catalyser ses réactions, l’entreprise emploie du sulfate de mercure, et les déchets industriels de l’usine, incluant du mercure, étaient rejetés dans la baie de Minamata, une pratique jugée acceptable à l’époque et dont le volume a augmenté au début des années 1950.

Le mercure rejeté ne reste pas inerte. Des bactéries présentes dans les sédiments le transforment en méthylmercure, une forme organique redoutable capable de s’accumuler dans les tissus vivants. Ce méthylmercure s’est bioaccumulé et biomagnifié dans la chair des poissons, transformant peu à peu chaque prise de la baie en une bombe toxique à retardement. Dès 1956, des chats du village se mettent à tituber et à mourir dans des convulsions, un phénomène surnommé localement la « danse des chats ». Trois ans plus tard, en 1959, les chercheurs de l’université de Kumamoto identifient enfin le coupable : un dérivé du mercure ingéré par la consommation de poissons et de coquillages de la baie.

Un filet géant pour emprisonner le poison

Malgré cette découverte, les rejets se poursuivent près d’une décennie encore. L’usine Chisso ne cesse sa production d’acétaldéhyde qu’en mai 1968, mettant fin à un déversement qui a duré, selon les estimations, entre 70 et 150 tonnes de mercure au total dans la baie. Mais arrêter la pollution ne suffit pas : le mercure déjà accumulé dans les sédiments continue d’empoisonner la chaîne alimentaire marine, et rien n’empêche les poissons contaminés de nager librement vers les eaux voisines, potentiellement vers d’autres tables.

C’est pour répondre à ce risque précis qu’un filet de rétention est tendu en 1974. Le principe est presque brutal dans sa simplicité : plutôt que d’attendre que chaque poisson toxique soit pêché ou meure naturellement, on scelle la zone contaminée. Un mur invisible, sous l’eau, qui sépare les poissons empoisonnés du reste de l’océan. Pendant plus de vingt ans, cette frontière artificielle reste en place, rappel permanent, pour les habitants qui longent la baie, de l’ampleur de la contamination qu’ils côtoient au quotidien.

Vingt-trois ans de dragage et d’attente

Le filet ne pouvait pas, seul, régler le problème. Les autorités de la préfecture de Kumamoto lancent en parallèle un chantier titanesque : le dragage et la mise en décharge d’environ 1,5 million de mètres cubes de sédiments de fond contenant plus de mercure que le seuil de retrait fixé, pour créer au final 58 hectares de terrain gagné sur la mer. Ce projet, financé par l’État, la préfecture et Chisso, s’étend sur près de quatorze ans et coûte, selon des estimations reprises par la revue médicale The Lancet, environ 359 millions de dollars.

La boue toxique extraite du fond marin n’a pas disparu pour autant. Elle est scellée sous une membrane synthétique et repose aujourd’hui sous 57 hectares de terrain reconquis sur la côte, un espace où des enfants jouent désormais et où des pêcheurs relancent leurs lignes. Il faut attendre 1997 pour que les autorités déclarent enfin la baie exempte de contamination mercurielle : les taux mesurés chez sept espèces de poissons sont restés, trois années consécutives, sous le seuil provisoire de contrôle fixé à 0,4 ppm. Le filet, devenu inutile, est retiré cette même année, mettant un point final symbolique à vingt-trois ans de quarantaine aquatique.

Un bilan humain qui dépasse largement la baie

Derrière ce dispositif technique se cache une tragédie sanitaire d’une ampleur rare. En mars 2001, 2 265 personnes avaient été officiellement reconnues comme atteintes de la maladie de Minamata, et plus de 10 000 avaient reçu une compensation financière de Chisso. Le nombre de morts directement liées à l’intoxication dépasse les 900 personnes, selon plusieurs estimations. Certaines victimes présentaient des taux de mercure dans les cheveux atteignant 705 parties par million, quand la moyenne d’un habitant extérieur à la région plafonnait à 4 ppm, un écart qui donne la mesure de l’exposition subie par les familles de pêcheurs.

L’affaire a durablement marqué le droit environnemental japonais et international. Chisso, condamnée par la justice, a versé au fil des décennies des sommes considérables en compensation et en frais de dépollution, tandis que l’État indemnisait de son côté une partie de la population touchée. Quarante-cinq ans après l’installation du filet et près de trente après son retrait, ce drame reste la référence obligée quand il s’agit de mercure : c’est d’ailleurs en hommage à cette catastrophe que l’ONU a nommé, en 2013, son traité mondial de réduction des émissions de mercure la Convention de Minamata. Un nom qui rappelle, à chaque signature d’un nouvel État, qu’une baie japonaise a payé le prix pour que d’autres n’aient jamais à tendre un filet semblable.

Sources : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov | env.go.jp | futura-sciences.com

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