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Dans une anse du Potomac pourrissent depuis un siècle plus de 100 coques en bois qui n’ont jamais atteint le front

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Sous une trentaine de mètres d’eau trouble, à peine visibles à marée basse, plus de cent carcasses de bois attendent depuis un siècle qu’on les oublie tout à fait. Elles n’ont jamais combattu, jamais traversé l’Atlantique, jamais servi à rien d’autre qu’à illustrer l’un des plus grands gâchis industriels de l’histoire américaine. Bienvenue à Mallows Bay, une anse discrète du Potomac, à une trentaine de kilomètres au sud de Washington, où repose la « Ghost Fleet », la flotte fantôme d’une guerre qu’elle n’a jamais faite.

À retenir

  • 734 navires commandés en urgence, mais la guerre s’est terminée avant leur livraison
  • Un colossal gâchis : 300 millions de dollars dépensés pour des coques jamais utilisées
  • Les épaves calcinées abritent désormais une vie sauvage luxuriante et des espèces protégées

Sommaire

  1. Un programme pharaonique lancé dans l’urgence
  2. Trop tard pour la guerre, trop cher pour être sauvé
  3. De l’épave au sanctuaire marin
  4. Un kayak plutôt qu’un porte-avions

Un programme pharaonique lancé dans l’urgence

Tout commence en avril 1917. Les États-Unis viennent de déclarer la guerre à l’Allemagne impériale, et les sous-marins allemands coulent les navires marchands alliés à une cadence effrayante. Les U-Boats allemands détruisaient les navires marchands du monde entier à un rythme sans précédent, plus de 200 par mois. Un navire marchand quittant l’Angleterre sur quatre finissait par le fond, torpillé.

Face à cette hémorragie maritime, l’administration Wilson réagit à la vitesse de l’éclair. Le 16 avril 1917, le United States Shipping Board crée l’Emergency Fleet Corporation pour accélérer la production de navires face à ce besoin urgent. L’objectif ? Construire des centaines de cargos en bois, matériau choisi faute d’acier disponible, dans un délai record de dix-huit mois. Au total, le gouvernement américain commande la construction de 734 navires à vapeur en bois via cette Emergency Fleet Corporation. Le chantier mobilise une partie du pays tout entier : ces navires sont construits dans 40 chantiers navals répartis dans 17 États.

Le coût de l’opération donne le vertige. Chaque coque revient à près d’un million de dollars de l’époque, et l’addition totale grimpe à 300 millions de dollars, soit l’équivalent de plusieurs milliards actuels engloutis dans du bois vert, non traité, pas vraiment fait pour naviguer.

Trop tard pour la guerre, trop cher pour être sauvé

Le problème, c’est le calendrier. La guerre se termine le 11 novembre 1918, avant même que la majorité des navires ne soit achevée. À la fin du conflit, seuls 98 des 734 navires en bois commandés avaient été livrés, et aucun n’avait jamais accosté dans un port européen. Sur ces 98 coques terminées, à peine trois quarts pouvaient réellement transporter du fret, tant les malfaçons et les pannes mécaniques s’accumulaient.

La production continue pourtant quelques mois encore, par inertie administrative plus que par nécessité stratégique. Résultat ? Une flotte pléthorique, sans emploi, qui coûte une fortune à entretenir sans jamais avoir servi à quoi que ce soit. Le gouvernement organise alors sa liquidation. Ce qui avait coûté 300 millions de dollars à construire est revendu pour la ferraille pour seulement 750 000 dollars, une perte sèche qui donne la mesure de l’absurdité du projet. C’est la Western Marine and Salvage Company, basée à Alexandria en Virginie, qui rachète le lot pour en extraire les moteurs, chaudières et hélices.

Reste alors la question des coques vides. Trop grandes pour être stockées ailleurs, trop dangereuses pour être laissées à la dérive, elles deviennent un casse-tête logistique. Celles qui restaient dans le Potomac prenaient parfois feu ou se détachaient, devenant des dangers pour la navigation, si bien que l’entreprise fut sommée de les rassembler et en brûla un grand nombre jusqu’à la ligne de flottaison avant de les échouer à Mallows Bay. Un siècle plus tard, on y retrouve toujours les squelettes calcinés de ces cargos jamais partis en guerre.

De l’épave au sanctuaire marin

La nature, elle, n’a pas attendu que les historiens s’intéressent au site. Le sable et les graines se sont accumulés dans les carcasses ouvertes, transformant certaines coques en véritables îlots végétalisés surnommés « flowerpot wrecks », littéralement les épaves pots de fleurs. Plusieurs de ces épaves servent d’extension de la terre ferme, stabilisant le rivage et offrant un espace où pousse une végétation luxuriante, avec des espèces comme l’asiminier, le genévrier rouge ou le plaqueminier. Des castors ont même élu domicile dans une coque non identifiée, et les balbuzards pêcheurs y construisent leurs nids chaque printemps.

Cette renaissance écologique n’a pas échappé aux autorités. En 2015, le site rejoint le registre national des lieux historiques, avant d’obtenir en 2019 une reconnaissance encore plus solennelle : en 2019, la National Oceanic and Atmospheric Administration a désigné la zone comme le premier sanctuaire marin national du Maryland, géré conjointement par la NOAA, l’État du Maryland et le comté de Charles. C’était le quatorzième sanctuaire marin du pays, aux côtés de sites aussi prestigieux que la baie de Monterey en Californie ou les Keys de Floride.

Le site ne se limite d’ailleurs pas aux seuls navires de la Première Guerre mondiale. Cette anse peu profonde et les eaux voisines abritent près de 200 épaves historiques datant de la guerre d’Indépendance à nos jours, connues sous le nom de « flotte fantôme » de Mallows Bay. Des vestiges amérindiens vieux de 12 000 ans ont même été repérés à proximité, faisant de cette anse un véritable millefeuille archéologique.

Un kayak plutôt qu’un porte-avions

Aujourd’hui, on ne visite plus Mallows Bay en cuirassé mais en kayak. C’est d’ailleurs le seul moyen sérieux d’approcher ces coques affleurant à marée basse, sans risquer d’abîmer un patrimoine désormais protégé. La comparaison a quelque chose de savoureux : ces navires pensés pour affronter les U-Boots allemands finissent contemplés par des familles en pagaie, un dimanche après-midi.

L’histoire de Mallows Bay raconte moins une défaite militaire qu’un emballement bureaucratique typique des économies de guerre : on commande vite, on construit mal, et on paie deux fois, une première fois pour bâtir, une seconde pour détruire. Il aura fallu un siècle pour que ce gâchis financier devienne, presque malgré lui, un sanctuaire où la vie sauvage a repris ses droits sur les ruines de l’industrie de guerre.

Sources : sanctuaries.noaa.gov | charlescountyparks.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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