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Dans les graviers du Kent pourrit depuis les années 1930 un mur de béton courbe de 60 m qui servait à entendre venir les avions

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Sur la péninsule de Dungeness, dans le Kent, un mur de béton haut de cinq mètres et long de soixante mètres se dresse au milieu d’un ancien gravier inondé. Ce n’est pas une ruine industrielle anonyme : c’est l’un des deux seuls exemplaires au monde d’un miroir acoustique géant, construit pour entendre venir les bombardiers allemands avant même qu’on puisse les voir. Ce mur, quasiment vertical et courbe, mesure 200 pieds, soit 60 mètres de long. Depuis les années 1930, il pourrit tranquillement dans les graviers de Denge, oublié par une technologie qui l’a rendu obsolète en quelques années.

À retenir

  • Un mur de béton de 60 mètres capturait les sons d’avions à 40 kilomètres de distance
  • La technologie a été abandonnée avant même d’être pleinement déployée
  • Le radar a rendu le projet instantanément obsolète en 1935

Sommaire

  1. Une oreille géante face à la Manche
  2. Un projet ambitieux, une ambition de courte durée
  3. Un héritage discret dans les fondations du radar
  4. Ce qu’il reste aujourd’hui, entre nature et béton

Une oreille géante face à la Manche

Les miroirs ont été construits à la fin des années 1920 et au début des années 1930, comme système expérimental d’alerte précoce pour les avions entrants, développé par William Sansome Tucker. Ce physicien, officier scientifique de l’armée, ne partait pas de zéro : il avait commencé à expérimenter dès 1916 avec des réflecteurs sonores de formes et de tailles variées. L’idée germait depuis la Première Guerre mondiale, quand le vrombissement d’un moteur trahissait un avion bien avant qu’on l’aperçoive dans le ciel.

Sur le site de Denge, trois structures ont été bâties pour tester le concept. Le « 30 foot mirror » est un disque circulaire de 9 mètres soutenu par des contreforts en béton, tandis que le « 20 foot mirror » est similaire mais plus petit, avec un disque de 6 mètres. Et puis il y a le grand mur, le plus impressionnant des trois, celui qui donne tout son sens au lieu. Son principe est d’une simplicité presque désarmante : les miroirs acoustiques fonctionnaient réellement et permettaient de détecter efficacement des avions ennemis lents avant qu’ils n’entrent dans le champ de vision, en concentrant les ondes sonores vers un point central où un microphone était installé.

Les résultats, sur le papier, avaient de quoi impressionner. Certaines sources évoquent des détections jusqu’à 24 miles (près de 39 km) dans des conditions optimales, d’autres parlent d’une portée de 10 km à l’oreille nue, amplifiable jusqu’à 32 km grâce aux microphones. Peu importe le chiffre exact retenu : à une époque où le seul radar disponible était l’ouïe humaine, entendre un moteur d’avion à plusieurs dizaines de kilomètres relevait presque du prodige.

Un projet ambitieux, une ambition de courte durée

L’idée initiale n’était pas de construire un seul mur isolé sur la côte du Kent, mais tout un réseau. Le plan original consistait à construire des miroirs acoustiques de ce type tous les 40 kilomètres le long de la côte, avec de plus petits réflecteurs paraboliques entre chaque station. Un mur d’oreilles géantes, disposé de Douvres jusqu’au nord-est de l’Angleterre, censé transformer chaque bord de falaise en poste d’écoute.

Le problème, c’est que la technologie a une durée de vie courte face au progrès. Les miroirs fonctionnaient, mais le développement d’avions plus rapides les a rendus moins utiles, puisqu’un appareil entrant était déjà visible au moment où il était repéré ; le bruit ambiant croissant a également compliqué leur usage efficace, avant que le radar ne rende la détection acoustique totalement dépassée. En clair : au moment même où le mur de Denge terminait d’être testé, il était déjà en train de perdre sa raison d’être.

Le coup de grâce est venu d’ailleurs, et vite. En 1935, le chercheur britannique Robert Watson-Watt a mené une démonstration réussie d’un système radar, et le ministère de l’Air a rapidement redirigé son attention et ses financements vers le développement du radar : les projets de miroirs sonores supplémentaires ont été abandonnés, et les structures existantes laissées inachevées ou à l’abandon. Certaines sources situent même l’apparition du radar dès 1932, rendant l’écoute acoustique caduque presque du jour au lendemain. Les expérimentations à Denge se sont poursuivies un peu plus longtemps par prudence administrative : selon plusieurs recensements du site, elles auraient continué jusqu’en 1936, avant la fermeture définitive du grand mur en 1937.

Un héritage discret dans les fondations du radar

Dire que le mur de Denge n’a servi à rien serait injuste. L’historien Colin Dobinson, dans son ouvrage Building Radar, résume bien la situation : « le travail sur les miroirs sonores n’a pas été gaspillé. Les principes de l’alerte précoce, du filtrage de l’information et de sa présentation en temps réel à un centre de contrôle ont tous été développés grâce au programme des miroirs sonores. » Sans le savoir, les ingénieurs du Kent posaient les bases organisationnelles du fameux réseau Chain Home, qui allait sauver la Grande-Bretagne pendant la bataille d’Angleterre, quelques années plus tard, mais cette fois avec des ondes radio et non plus avec des oreilles de béton.

Ce qu’il reste aujourd’hui, entre nature et béton

L’ironie du sort, c’est que le site a survécu grâce à l’exploitation industrielle qui aurait pu le détruire. Le lac profond créé par l’extraction de gravier a été étendu pour entourer complètement les miroirs, qui se trouvent désormais sur une île. Coupés du continent par cette barrière d’eau involontaire, les trois miroirs ont échappé aux dégradations et au vandalisme qui guettaient d’autres vestiges militaires du littoral. La complexe de Denge est aujourd’hui la mieux préservée de toutes les stations similaires construites sur les côtes sud et est, et elle est protégée en tant que monument classé.

L’accès reste volontairement restreint. Les miroirs sonores se trouvent sur une île au milieu d’une ancienne gravière aux Greatstone Lakes, accessible par un pont mobile. Seuls les journées portes ouvertes organisées par la RSPB, l’association britannique de protection des oiseaux qui gère désormais la réserve naturelle, permettent de s’approcher du mur. Le reste de l’année, on ne peut l’observer que depuis un chemin longeant le lac, silhouette grise et énigmatique qui semble tendre l’oreille vers une menace disparue depuis près d’un siècle. Ce grand mur sourd, aujourd’hui, n’écoute plus que le vent qui balaye les marais du Kent.

Sources : seekent.co.uk | anthonybaines.co.uk

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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