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Dans le dernier constructeur d’ordinateurs français, l’État a injecté 11 milliards de francs en 1994 : dix ans plus tard il n’en restait presque rien

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Onze milliards de francs, soit environ 1,7 milliard d’euros actuels, injectés en une seule fois dans une entreprise publique. Dix ans plus tard, il ne restait presque rien de cet argent, ni de l’ambition industrielle qu’il devait sauver. L’histoire de Bull, dernier grand constructeur d’ordinateurs français, raconte comment l’État a payé très cher une souveraineté technologique qui lui a finalement échappé.

À retenir

  • Un montant pharaonique versé en une seule fois : qu’est-ce qui justifiait une telle somme ?
  • Comment une entreprise peut-elle continuer à saigner malgré des milliards d’injections publiques ?
  • Trois décennies plus tard, l’État rachète les restes de Bull pour une fraction ridicule de la mise initiale

Sommaire

  1. Un patient sous perfusion depuis douze ans
  2. 1994, le plan de la dernière chance sous l’œil de Bruxelles
  3. La privatisation qui accélère le démantèlement
  4. Le prix d’une souveraineté qui n’a pas tenu

Un patient sous perfusion depuis douze ans

Tout commence en 1982. Le gouvernement Mauroy nationalise l’entreprise après une justification comptable, l’entreprise ayant enregistré en 1981 sa première perte depuis dix ans, sous la pression d’IBM. L’opération n’est pas anodine : l’État rachète la participation de Honeywell, qui la réduit de 47 % à 20 % en échange de 150 millions de dollars versés par le contribuable français. Le calcul politique est clair, il s’agit de garder la main sur des équipements jugés stratégiques, notamment ceux d’EDF, de la Marine nationale et de l’administration.

Le problème, c’est que la perfusion ne s’arrête jamais. L’État apporte des dotations en capital qui atteindront jusqu’à un milliard de francs par an, en partie détournées pour l’achat, contesté, d’HIS (Honeywell Information Systems) en 1986. Un ancien PDG de l’entreprise, Jean-Pierre Brulé, ira jusqu’à publier un ouvrage au titre sans appel, décrivant un « fiasco de 40 milliards » pour qualifier l’ensemble du feuilleton Plan Calcul-Bull. Le diagnostic est posé bien avant 1994 : une entreprise structurellement dépendante des deniers publics, incapable de s’autofinancer face aux géants américains.

1994, le plan de la dernière chance sous l’œil de Bruxelles

Au début des années 1990, la situation devient critique. Une question parlementaire de l’époque résume la gravité du dossier : une dette de 9,5 milliards de francs, des pertes nettes de 15 milliards de francs sur les trois dernières années, un chiffre d’affaires qui baisse depuis deux ans. Le gouvernement Balladur décide alors d’un geste massif. C’est là qu’intervient la fameuse recapitalisation de 1994, dont le montant global est évoqué à l’Assemblée nationale : un montant global de 11,5 milliards, si un plan de redressement de nature à restaurer la viabilité du groupe ne lui est pas communiqué, prévient alors le commissaire européen à la concurrence.

Car l’argent public n’est plus un chèque en blanc. Bruxelles surveille chaque franc versé. Bull, parce qu’elle est une entreprise à capitaux publics, est soumise à des règles communautaires très strictes. La Commission européenne pose ses conditions, exige un plan de redressement crédible et menace de saisir la justice communautaire. La France obtient finalement son feu vert, mais à un prix politique : celui de s’engager à ne plus recapitaliser l’entreprise et à ouvrir son capital. Le Gouvernement a demandé à l’entreprise de proposer une stratégie permettant un redressement durable du groupe et mettant fin aux apports en capital récurrents de l’État. 1994 devait être le dernier geste. Il l’a presque été.

La privatisation qui accélère le démantèlement

Jean-Marie Descarpentries est appelé à la rescousse par le gouvernement Balladur. Sa mission : redresser puis privatiser. Il commence par solder les erreurs du passé, à commencer par le rachat désastreux de Zenith Data Systems en 1989, présenté à l’époque comme une conquête du marché américain et qui se révèle être une opération qui avait coûté très cher, destinée à prendre le marché des micro-ordinateurs du gouvernement fédéral américain, qui s’adressa évidemment à d’autres fournisseurs en raison des lois américaines sur les marchés publics. La filiale est revendue à Packard Bell NEC en 1996.

Le mouvement de privatisation s’étale ensuite sur plusieurs années. Les années 1994 à 1997 voient le retour à la privatisation progressive du groupe Bull, avec constitution d’un socle d’actionnaires dont France Télécom et NEC, et l’ouverture du capital au public, ce qui fait passer la part de l’État français à 17,3 %. Motorola, France Télécom, NEC et Dai Nippon Printing deviennent les principaux actionnaires, tandis que la participation publique fond d’année en année. L’entreprise continue pourtant de saigner : les effectifs, encore légèrement supérieurs à 20 000 personnes début 1999, tombent à environ 10 000 fin 2001. Fin 2000, le groupe vend même son activité cartes à puce, pourtant l’une de ses technologies les plus prometteuses, à Schlumberger. Une décennie après le grand chèque de 1994, il ne reste de l’ambition originelle qu’une entreprise rétrécie, recentrée sur des niches, et un État réduit à une part résiduelle du capital. Le groupe sera totalement re-privatisé en 2004.

Le prix d’une souveraineté qui n’a pas tenu

Onze milliards de francs pour quel résultat, au final ? Pas une filière industrielle indépendante, pas un concurrent crédible d’IBM ou de HP, mais une succession de cessions d’actifs et de plans sociaux. La marque Bull survivra encore une décennie, essentiellement recentrée sur le calcul haute performance, avant d’être absorbée par Atos en 2014, qui met fin à l’aventure de quatre-vingt-trois ans en tant qu’entité indépendante.

Le plus frappant, c’est la boucle que referme l’histoire récente. En difficulté à son tour, Atos a vu l’État revenir au capital de sa filiale Bull. Le ministre de l’Économie Roland Lescure a annoncé le 31 mars 2026 la finalisation de l’acquisition par l’État de l’intégralité du capital de Bull, rachetée à Atos Group, pour un prix de 404 millions d’euros. Trente-deux ans après avoir injecté onze milliards de francs dans une entreprise censée incarner l’indépendance numérique française, l’État a dû racheter les restes de cette même marque pour une fraction de la somme initiale. Entre-temps, aucun grand constructeur informatique européen n’a émergé pour concurrencer les géants américains ou asiatiques. La facture de cette ambition manquée, elle, continue de s’écrire.

Sources : questions.assemblee-nationale.fr | techno-science.net | lessecretsdesaintpierre.blogspirit.com

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