Dans la Sacca di Scardovari, la plus grande lagune du delta du Pô et première zone conchylicole d’Italie, un crustacé venu des côtes atlantiques américaines a mis à genoux des générations entières de pêcheurs de palourdes. Le crabe bleu, Callinectes sapidus de son nom scientifique, y prolifère depuis plusieurs années au point que Rome a fini par nommer, en 2024, un commissaire extraordinaire chargé de sa capture et de son éradication.
À retenir
- Un crustacé venu d’Amérique met à genoux toute une région agricole depuis des années
- Rome dépêche un commissaire extraordinaire avec des pouvoirs exceptionnels pour riposter
- Ce qui semblait être une catastrophe pourrait devenir une nouvelle filière d’exportation
Sommaire
- Un crustacé qui broie tout avant la récolte
- Rome sort l’artillerie administrative
- Transformer la nuisance en filière
Un crustacé qui broie tout avant la récolte
Le crabe bleu n’a rien d’un nouvel arrivant discret. Repéré sur les côtes italiennes dès 1948 en petit nombre, il a connu une explosion démographique brutale il y a quelques années. Les crabes bleus n’sont pas apparus en Italie récemment : en nombre réduit, ils avaient été observés le long des côtes italiennes dès 1948, et depuis deux ou trois ans les pêcheurs des lagunes vénitiennes avaient déjà remarqué leur présence croissante, avant une forte augmentation de la population. Résultat : des chélipèdes surpuissants qui écrasent les coquilles des jeunes palourdes et des moules bien avant qu’elles n’atteignent la taille commerciale, condamnant la récolte de l’année. De plus, celle des saisons suivantes.
Les chiffres donnent le vertige. Dans certaines zones lagunaires de la haute Adriatique, les captures de palourdes se sont effondrées de 70 à 100% par rapport aux niveaux d’avant l’invasion, avec une perte particulièrement grave du naissain à peine ensemencé. La fédération professionnelle Fedagripesca de son côté évoquait déjà des pertes de plus de 50% sur la production de moules et de palourdes, tout en soulignant que le crabe s’attaque aussi au naissain, ce qui met en péril les ventes des années suivantes. Une femelle adulte peut en outre pondre jusqu’à deux millions d’œufs, de quoi comprendre pourquoi la population a explosé aussi vite dans ces eaux tièdes et sans prédateur naturel de taille.
Rome sort l’artillerie administrative
Face à l’ampleur des dégâts, l’État italien a d’abord tenté la carte budgétaire. Dès 2023, des fonds avaient été débloqués pour soutenir la pêche et l’élimination des crabes ainsi que la filière conchylicole, une enveloppe que la presse a chiffrée à 2,8 millions d’euros pour la pêche et l’élimination des crabes, auxquels s’ajoutaient 10 millions supplémentaires pour soutenir la filière d’élevage de mollusques. Mais l’argent seul ne suffisait pas à endiguer une crise devenue, selon les mots mêmes du secteur, une véritable catastrophe environnementale et économique.
Le 6 août 2024, le gouvernement a donc franchi une étape supplémentaire en créant la fonction de commissaire extraordinaire. Enrico Caterino, ancien préfet de Rovigo et de Ravenne, a été nommé commissaire extraordinaire du gouvernement pour l’adoption de mesures urgentes liées au phénomène de diffusion et de prolifération du crabe bleu, une nomination officialisée par décret du Président du Conseil des ministres le 20 septembre 2024. Son mandat, qui court jusqu’au 31 décembre 2026, s’appuie sur une structure de soutien basée à Rome, au ministère de l’Environnement et de la Sécurité énergétique. La mission est claire : promouvoir et soutenir la reprise des activités économiques des entreprises de pêche et d’aquaculture, tout en protégeant la biodiversité des habitats touchés par l’urgence. Le poste n’a rien d’honorifique ni de somptuaire, le commissaire perçoit une rémunération maximale de 132 700 euros — mais il change la donne administrative en accélérant les autorisations et en coordonnant des interventions jusque-là dispersées entre régions et ministères.
Concrètement, un plan d’action signé en avril 2025 organise la traque du crustacé dans les lagunes de Vénétie et d’Émilie-Romagne, Scardovari en tête. Le plan, signé le 15 avril par le commissaire extraordinaire Enrico Caterino et actif en Vénétie et en Émilie-Romagne, fixe des règles précises pour la capture ciblée, la vente, l’élimination des spécimens et les indemnisations économiques correspondantes. Les pêcheurs y trouvent leur compte financièrement : ils sont obligés de conserver tous les spécimens pêchés, aucun ne pouvant être rejeté à la mer, et reçoivent un euro par kilo pour la collecte, cinquante centimes s’ils sont destinés à l’élimination dans des structures autorisées. Sur le terrain, les producteurs ont aussi adopté des parades plus artisanales, comme le rappelle un reportage récent : les pêcheurs installent des dissuasifs acoustiques et visuels pour éloigner les crabes des élevages de palourdes, tout en misant davantage sur les huîtres, plus résistantes aux attaques.
Transformer la nuisance en filière
L’aspect le plus inattendu de cette bataille se joue peut-être à l’export. Plutôt que de simplement détruire des tonnes de crabes, le Consorzio des pêcheurs du Polesine a signé fin 2024 des accords commerciaux avec des sociétés étrangères pour transformer et vendre le crustacé. Le président du consortium, Paolo Mancin, a raconté comment grâce à l’intermédiation de Confcooperative Vénétie, un contact fut établi avec des représentants d’une société srilankaise en novembre 2024, puis un double contrat fut signé le 11 décembre, l’un pour la location d’un établissement le long de la Sacca Scardovari destiné à la mise sous vide des mollusques, l’autre pour la commercialisation du crabe bleu. Le commissaire Caterino lui-même a salué ce basculement inédit : « Finalement nous parlons du crabe bleu en termes positifs », a-t-il déclaré, ajoutant qu’hier vu seulement comme un problème à éliminer, le crustacé devient aujourd’hui une ressource. Des accords similaires existent désormais aussi du côté de Ferrare, où les coopératives de pêche ont conclu un accord avec une société tunisienne pour transformer et exporter le crustacé.
L’enveloppe globale consacrée au dossier a continué de gonfler au fil des années. Pour le seul plan piloté par le commissaire, dix millions d’euros ont été alloués : un million pour 2024, trois pour 2025 et six pour 2026, tandis qu’un plan d’intervention national plus large évoque désormais un total nettement supérieur pour l’ensemble de la filière conchylicole sur la période 2025-2026. Reste une question que personne, à Rome comme à Scardovari, n’a encore tranchée définitivement : le crabe bleu restera-t-il un fléau tout juste contenu, ou finira-t-il par devenir, comme le calamar ou le poulpe avant lui, un produit à part entière des étals italiens ?
Sources : ilgiornaledeimarinai.it | rovigo.news


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