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Dans la chair du bétail indien circule depuis les années 1990 une molécule dont un seul repas tue un vautour en quelques jours

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Une seule carcasse peut suffire. C’est la donnée qui résume à elle seule l’ampleur du désastre : un vautour qui se nourrit d’une vache morte quelques jours après avoir reçu du diclofénac absorbe une dose largement suffisante pour mourir d’insuffisance rénale en quelques jours. Les vautours meurent d’une insuffisance rénale provoquée par le diclofénac s’ils consomment suffisamment de tissu d’une carcasse d’ongulé mort quelques jours après un traitement au médicament. Ce mécanisme, identifié au début des années 2000, explique l’une des extinctions les plus rapides et les plus silencieuses jamais documentées chez un vertébré.

Le diclofénac est un anti-inflammatoire banal, de la même famille que l’ibuprofène, utilisé massivement en Inde à partir des années 1990 pour soigner le bétail. Les vaches et buffles traités qui meurent finissent, selon la tradition, non pas enterrés mais abandonnés à l’air libre, où les vautours viennent traditionnellement nettoyer les carcasses. Les vautours Gyps sont exposés au diclofénac en consommant les carcasses contaminées de bétail traité avec le médicament peu avant la mort, et meurent d’insuffisance rénale, avec des signes cliniques de goutte viscérale et de lésions rénales. le médicament censé soulager une vache boiteuse devient, une fois celle-ci morte, un poison distribué gratuitement à tout ce qui viendra picorer sa dépouille.

À retenir

  • Un seul médicament a décimé 40 millions de vautours en vingt ans
  • Les vautours meurent d’une insuffisance rénale après une carcasse contaminée
  • L’absence de ces charognards crée une épidémie de rage en Inde

Sommaire

  1. Un effondrement sans précédent chez un rapace
  2. Une interdiction tardive, et incomplète
  3. Sans vautours, des chiens errants et un enjeu de santé publique

Un effondrement sans précédent chez un rapace

Les chiffres donnent le vertige. Dans les années 1980, la population totale estimée de vautours en Inde était de 40 millions d’individus, et le vautour chaugoun (Gyps bengalensis) comptait à lui seul plusieurs millions d’oiseaux, ce qui en faisait le rapace le plus commun au monde. Vingt ans plus tard, il n’en restait presque rien. La population de vautours chaugouns a chuté de 99,7 % entre 1993 et 2002. Les deux autres espèces du genre Gyps présentes dans le sous-continent n’ont pas été épargnées : les populations de vautour indien (Gyps indicus) et de vautour à long bec (Gyps tenuirostris) ont, elles, diminué de 97,4 %.

Ramenée à l’échelle humaine, cette chute équivaudrait à voir disparaître en une décennie la quasi-totalité des habitants d’un pays comme le Portugal.

Le mécanisme scientifique a été confirmé par plusieurs équipes de recherche indépendantes au milieu des années 2000. Une vaste enquête sur la quantité de diclofénac présente dans le tissu hépatique de carcasses d’ongulés domestiqués disponibles pour les vautours en Inde en 2004-2005 a montré que la prévalence et la concentration du médicament suffisaient à provoquer les déclins rapides observés, environ 10 % des carcasses présentant des niveaux détectables. Il ne s’agissait donc pas d’un empoisonnement marginal ou accidentel, mais d’une contamination systémique de la chaîne alimentaire des charognards.

Une interdiction tardive, et incomplète

Face à ces preuves accablantes, les autorités ont fini par agir, mais avec un retard qui a coûté cher à l’espèce. Le National Board for Wildlife indien a recommandé une interdiction de l’usage vétérinaire le 17 mars 2005, et en mai 2006, une directive du Drug Controller General of India a exigé le retrait des licences de fabrication des formulations vétérinaires de diclofénac. Des interdictions similaires sur l’usage vétérinaire du diclofénac ont ensuite été introduites au Népal et au Pakistan en 2006, puis au Bangladesh en 2010.

Le geste réglementaire, aussi tardif fût-il, a eu un effet mesurable. Les populations des trois espèces de vautours sont restées à un niveau bas, mais le déclin a ralenti et pourrait même s’être inversé pour Gyps bengalensis, en Inde comme au Népal. Un répit, pas une victoire.

Le problème, c’est que l’interdiction officielle n’a jamais totalement fait disparaître le produit du terrain. Des flacons destinés à l’usage humain, vendus en plus grande quantité et sans les mêmes contrôles, ont continué à circuler chez les vétérinaires peu scrupuleux. Les enquêtes menées dans les pharmacies indiennes confirment que si le diclofénac conditionné pour l’usage vétérinaire était rarement proposé à la vente après l’interdiction de 2006, les formulations destinées à l’usage humain étaient largement vendues pour un usage vétérinaire à la place. Des études plus récentes, menées jusqu’en 2025, continuent de documenter cette fraude discrète. Malgré l’interdiction de l’usage vétérinaire du diclofénac par le gouvernement central en mai 2006 et des restrictions supplémentaires sur les flacons multidoses en 2015, le médicament est encore stocké illégalement, le Rajasthan enregistrant la prévalence la plus élevée avec jusqu’à 25 % des pharmacies surveillées proposant du diclofénac.

Sans vautours, des chiens errants et un enjeu de santé publique

Retirer le principal équarrisseur naturel d’un écosystème ne se fait jamais sans conséquence. Les carcasses qui, autrefois, disparaissaient en quelques heures sous les becs des vautours s’accumulent désormais dans les dépotoirs à bétail, en périphérie des villes indiennes. Ce vide écologique a été comblé par une espèce bien moins soigneuse : le chien errant. L’augmentation du nombre de chiens errants, proportionnelle à l’effondrement de la population des vautours, est également corrélée à une recrudescence de l’incidence de la rage. La statistique qui en découle donne la mesure du problème sanitaire : l’Inde est aujourd’hui le pays où, selon l’OMS, l’incidence de la rage chez les humains est la plus élevée au monde, avec 18 000 à 20 000 cas par an, soit plus d’un tiers des décès au niveau mondial.

Des économistes ont même tenté de chiffrer le coût humain de cette disparition, en comparant les zones historiquement riches en vautours à celles qui en comptaient peu avant la crise. Leurs travaux, cités par la Vulture Conservation Foundation, avancent un lien statistique entre l’effondrement des populations de vautours et une hausse de la mortalité humaine dans les districts concernés, probablement liée à la contamination des eaux et des sols par des carcasses non éliminées, en plus de la prolifération canine. La restauration de ces populations reste un processus lent : malgré l’interdiction de 2006, les populations de vautours indiens pourraient ne jamais se rétablir de cette catastrophe, car ces oiseaux mettent des années à atteindre la maturité sexuelle et produisent très peu de descendants. Des programmes d’élevage en captivité tentent aujourd’hui de reconstituer des noyaux de population avant réintroduction, mais tant que des flacons de diclofénac vétérinaire continueront de se glisser dans les sacoches des vétérinaires de village, le ciel indien restera privé de ses éboueurs ailés.

Sources : ncbi.nlm.nih.gov | pubs.usgs.gov | wildlife.cornell.edu

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