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En rebouchant leurs puits épuisés à la va-vite pendant un siècle, les pétroliers américains ont littéralement semé des millions de fuites invisibles

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Un siècle de forages tous azimuts, et personne ne sait vraiment ce qu’il reste sous nos pieds. Aux États-Unis, l’industrie pétrolière a rebouché ses puits taris avec les moyens du bord, quand elle a pris la peine de le faire. Résultat : un maillage souterrain de fuites de méthane si vaste que même l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) avoue ne pas en connaître l’ampleur exacte.

Le chiffre officiel donne déjà le vertige. Selon l’Environmental Defense Fund, plus de 129 000 puits abandonnés sont recensés comme « orphelins » aux États-Unis, c’est-à-dire sans propriétaire solvable capable d’assumer leur fermeture. Mais ce total ne représente que la partie visible du problème. Le nombre réel est estimé bien plus élevé. L’agence géologique américaine (USGS) confirme ce flou : les emplacements d’environ 120 000 puits orphelins documentés sont aujourd’hui connus, mais le nombre de puits orphelins non documentés pourrait atteindre près d’un million.

Et ce n’est qu’une fraction d’un ensemble bien plus vaste. En comptant tous les puits abandonnés, plugués ou non, qu’ils aient ou non un responsable identifiable, l’EPA arrive à des ordres de grandeur qui dépassent l’entendement. L’agence estime à 3,7 millions le nombre de puits pétroliers et gaziers abandonnés aux États-Unis, dont 42 % ont été bouchés et 58 % restent ouverts. D’autres analyses évoquent une fourchette légèrement différente mais tout aussi vertigineuse : selon l’EPA, le nombre actuel de puits abandonnés aux États-Unis est d’environ 3,4 millions. Certains chercheurs, comme la spécialiste Mary Kang de l’université McGill, jugent même ces estimations trop timides : en Pennsylvanie seule, le nombre de ces puits pourrait atteindre 750 000, un chiffre qui, à lui seul, rivalise avec l’estimation nationale officielle des puits orphelins.

À retenir

  • Des millions de puits mal rebouchés fuient du méthane depuis des décennies sans qu’on le sache vraiment
  • L’EPA avoue ignorer le nombre exact de ces puits orphelins, les estimations variant de 120 000 à plus d’un million
  • Ces fuites invisibles ont déjà empoisonné l’eau potable et provoqué des explosions, mais 90 % de leur impact climatique provient d’à peine 10 % des puits

Sommaire

  1. Des fuites invisibles, mais loin d’être anodines
  2. 4,7 milliards de dollars pour éteindre l’incendie invisible
  3. Un problème qui dépasse largement les frontières américaines

Des fuites invisibles, mais loin d’être anodines

Un puits mal rebouché ne fait pas de bruit. Pas de fumée noire, pas d’odeur systématique, rien qui alerte le passant. Et pourtant, le méthane s’échappe, en continu, parfois depuis des décennies. L’EPA estime que les puits orphelins et abandonnés émettent entre 7 et 20 millions de tonnes équivalent CO2 par an, un chiffre qui pourrait être bien plus élevé encore. La marge d’incertitude est telle que les scientifiques eux-mêmes peinent à trancher : dans un rapport de référence, les émissions fugitives de méthane provenant des puits abandonnés en 2019 équivalaient à 7,1 millions de tonnes métriques de CO2, avec un intervalle de confiance à 95 % allant de 1,1 à 20,8 millions de tonnes, ce qui en fait la catégorie d’émissions la plus incertaine du pays.

Ce ne sont pas que des chiffres abstraits pour climatologues. En 2023, un puits orphelin a été accusé d’avoir empoisonné l’eau potable d’un canton de Pennsylvanie rurale, et un autre a provoqué une explosion dans un ranch de l’ouest du Texas. ces vestiges industriels ne se contentent pas de réchauffer discrètement l’atmosphère : ils peuvent aussi contaminer les nappes phréatiques dont dépendent des fermes entières, ou transformer un pâturage en zone à risque. Le Département américain de l’intérieur rappelle d’ailleurs que des millions d’Américains vivent à moins d’un kilomètre d’un puits orphelin. Bonne nouvelle relative : le gros des émissions de méthane provient d’à peine 10 % des puits orphelins et abandonnés, le reste ayant des rejets indétectables. Autant dire qu’il suffirait de repérer les mauvais élèves pour limiter l’essentiel des dégâts, à condition de savoir où ils se cachent.

4,7 milliards de dollars pour éteindre l’incendie invisible

Face à ce constat, Washington a fini par sortir le chéquier. En 2021, la loi bipartisane sur les infrastructures a alloué 4,7 milliards de dollars au colmatage des puits orphelins à travers les États-Unis. Concrètement, cet argent finance des équipes qui coulent du ciment dans des trous de forage vieux parfois de plus d’un siècle. Le rythme s’est nettement accéléré depuis : la Pennsylvanie en a bouché plus de 100 en 2023, contre quelques dizaines un an auparavant. Une progression réelle, mais qui donne une idée de l’ampleur du chantier restant quand on la compare aux centaines de milliers de puits qui attendent encore.

Le coût de l’opération explique en partie la lenteur. Selon des acteurs de terrain interrogés par la radio suisse RTS, ces opérations ont un coût de 80 000 dollars pour un seul puits, payés par les crédits carbone et des donateurs privés. À ce tarif, même une enveloppe de plusieurs milliards ne permet de traiter qu’une fraction du parc existant. Trois ans après le vote de la loi, l’argent n’a d’ailleurs pas été entièrement dépensé : à la fin de l’exercice budgétaire fédéral 2025, plus d’un milliard de dollars de fonds « Formula » et 1,3 milliard de dollars de subventions « Performance » étaient encore disponibles. Un paradoxe qui en dit long sur la complexité administrative du dossier : recenser un puits, négocier avec un État, mobiliser une entreprise de forage capable de le sceller, tout cela prend du temps, même quand les fonds existent.

Un problème qui dépasse largement les frontières américaines

Le phénomène n’est pas propre aux plaines du Texas ou aux collines de Pennsylvanie. Une étude de la National Science Review de 2022 estimait à environ 4,5 millions le nombre de puits de pétrole et de gaz abandonnés dans 127 pays, avec des émissions de méthane proches de 0,4 million de tonnes en 2022, concentrées dans un petit nombre de pays dont les États-Unis, le Canada, la Roumanie, le Royaume-Uni et le Brésil. Le Canada n’est pas en reste non plus, avec au moins 400 000 puits orphelins recensés sur son territoire.

Reste une question que peu de rapports abordent frontalement : que faire de ces trous une fois bouchés ? Des équipes de recherche, notamment à l’université McGill, explorent une piste presque contre-intuitive. Une fois scellés, ces puits pourraient servir à divers usages bénéfiques pour l’environnement, comme le stockage souterrain de dioxyde de carbone et d’hydrogène ou la production d’énergie géothermique. les cicatrices laissées par un siècle d’extraction pétrolière pourraient, un jour, devenir les infrastructures discrètes d’une transition énergétique qu’elles ont longtemps retardée.

Sources : mcgill.ca | ici.radio-canada.ca

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