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La rivière Chadar. Dans le nord de l'Inde. Longtemps, elle a constitué, en hiver, le seul accès des habitants des villages de la vallée du Zanskar à la capitale de leur région. Une rivière gelée qu'ils empruntaient pour aller vendre leur marchandise et pour acheter de quoi survivre durant les mois les plus froids de l'année. Quelque 150 kilomètres au fond des gorges de l'Himalaya. Dans un paysage glaçant.
Un spectacle tellement magnifique qu'il n'a pas manqué d'attirer les adeptes du trek. Plus d'un millier s'y retrouvent désormais chaque hiver pour vivre l'aventure sur un terrain qui se raccourcit d'année en année. De 40 à 50 kilomètres initialement, le parcours ouvert aux randonneurs ne dépasse aujourd'hui plus les 20 à 30 kilomètres. En cause : le réchauffement climatique. Cette année, le départ a une fois de plus été reporté faute de glace suffisante pour assurer la sécurité des touristes.
Des guides et leurs touristes parcourent le Chadar, recouvert d’une couche d’eau, à la suite d'une brusque hausse des températures. © Tsultim Gyatso, Current Anthropology
La vie sur le Chadar vue de l’intérieur
Les autorités locales ont bien inclus le tourisme dans les plans de développement de leur région. Mais c'est une tout autre problématique que Karine Gagné, professeure de sociologie et d'anthropologie à l'université de Guelph (Canada), aborde aujourd'hui sous la forme très originale d'un « reportage photo collectif ».
Dans la revue Current Anthropology, la chercheuse raconte comment elle a commencé en 2019 à distribuer des appareils photo aux habitants de la vallée du Zanskar qui fréquentent la rivière gelée tous les hivers. Comment elle leur a demandé de s'en servir pour photographier tous les aspects de leur vie.
Vus d’en haut, cinq porteurs de glace traversent un passage dangereux du Chadar, agrippés à une corde. © Stanzin Angchuk, Current Anthropology
Résultat, des milliers de photos témoignant du quotidien de ceux que l'on appelle les porteurs de glace. Des photos qui témoignent non seulement de leur travail et des défis auxquels ils sont confrontés, mais aussi de ce qu'ils trouvent intéressant de montrer au monde. « Ce qu'ils choisissent de documenter est forcément différent de ce qu'un artiste reconnu ou même un scientifique ferait. »
Cette photo, comme un emblème du travail de Karine Gagné. De sa volonté de montrer la vraie vie des porteurs de glace du Chadar. Elle n’est pas parfaite techniquement. Même pas tout à fait nette. Mais on y découvre un camp au moment de la préparation du repas. « C’est enfumé, il fait sombre, tout est difficile. » © Stanzin Nizang, Current Anthropology
Un quotidien en pleine mutation
Pour construire son reportage, Karine Gagné a sélectionné seulement douze de ces photos. Avec « l'idée de privilégier les images qui reflètent la réalité plutôt que les plus belles ». Ce qui en ressort, c'est d'abord à quel point il reste difficile pour les porteurs de glace de traverser le Chadar. Car cela suppose de se confronter à de longues et dangereuses journées dehors par des température glaciales.
Mais les opportunités de gagner sa vie sont rares dans la région. Alors même si « personne ne veut faire ce métier », les porteurs de glace tremblent de le voir aujourd'hui menacé à la fois par le développement touristique et par le réchauffement climatique. De nouvelles routes se construisent et, en 2024, la rivière n'a pas gelé du tout.
Le saviez-vous
La rivière du nord de l’Inde dont il est question ici n’est appelée Chadar que lorsqu’elle est gelée. En hindi, le mot signifie en effet « couverture ». Le reste de l’année, lorsqu’elle coule librement, la rivière est connue sous le nom de Zanskar. Avec le réchauffement, le Chadar pourrait donc bien tout simplement disparaître !
Et si Karine Gagné a choisi d'intituler son reportage photo « The Feel of Climate Change », ce n'est pas par hasard : là où nous vivons encore souvent le phénomène à travers des données ou des statistiques, les habitants de la vallée du Zanskar en font l'expérience concrète dans leur quotidien. « Ce projet explore leur subjectivité du changement climatique, par opposition à notre objectivité absolue », conclut-elle.


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