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«Court-circuit», du romancier Wolf Haas: la littérature façon puzzle

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Publié le 29 juin 2026 à 21:27. 3 min. de lecture

«Franz Escher attendait toujours l’électricien, et son puzzle était désormais terminé». Court-circuit commence par ces mots a priori banals, qui s’avéreront pourtant significatifs. Le personnage principal, Escher, est dans son appartement et il s’ennuie. Il a découvert sa passion pour les puzzles à 19 ans, quand une jeune fille lui en a offert un, représentant une lithographie de M. C. Escher, le célèbre «maître de l’illusion», où deux mains se dessinent l’une l’autre.

Wolf Haas nous indique ainsi, dès le début du roman, le jeu qu’il va lui-même mettre en place: deux romans qui se dessinent l’un l’autre. Car Escher, pour passer le temps, lit un livre sur un repenti de la mafia calabraise, Elio Russo, devenu témoin protégé. Il attend en prison d’être exfiltré et attrape un roman prêté par son codétenu: un livre sur l’histoire de Franz Escher, qui vit seul à Vienne et attend l’électricien… Le décor du jeu est posé. Le roman pourrait n’être que ça, une prouesse ludique, mais ce n’est pas le cas car l’écrivain va pousser le procédé plus loin encore et de manière fort habile.

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Surprises à la chaîne

Les personnages sont bien campés et nous entraînent dans ce récit sans cesse surprenant. On reconnaît ici la patte de Wolf Haas, connu et apprécié dans l’espace germanophone pour ses polars. Escher est ainsi un type d’un genre un peu particulier: il aime donc les puzzles représentant des peintures classiques, est orateur funèbre, un métier qui va bien à son caractère car il le pratique rationnellement, sans effusion de sentiments. Un peu amorphe, en marge de la société, il nous est étrangement sympathique.

L’électricien arrive enfin, mais Escher, distrait, remet le courant tandis que l’électricien répare une prise défectueuse, et le tue. Il va dès lors chercher à connaître la veuve de ce pauvre homme. Le récit qu’il lit, en parallèle, progresse lui aussi: on suit Elio Russo dans son nouveau pays, l’Allemagne, où il tombe amoureux et a une fille, Ala. Mais il n’est jamais tranquille, toujours sur le qui-vive et ne parle à personne de sa vie d’avant. Dans le même temps, sa femme, elle aussi, semble cacher un secret. Ils finissent par être obligés de déménager en Autriche.

Le lecteur oscille donc entre ces deux univers romanesques, ces deux histoires fantaisistes et haletantes, qui vont évidemment finir par se rejoindre. Wolf Haas excelle à passer de l’une à l’autre, presque sans qu’on le remarque. La structure et la chronologie du récit sont savamment travaillées et la mise en abyme gagne en complexité au fil des pages. Exemple: Escher s’apprête à aller chez la veuve de l’électricien. Tandis que dans l’autre récit, la fille d’Elio Russo est dans un train pour l’Italie, en quête de réponses sur son père. Sous la plume de Haas, cela donne: «La veuve habitait à l’autre bout de la ville. Dans le tram, Escher sortit son livre. «Qu’est-ce que vous lisez de si terrible?», lança la dame âgée». Mais cette question ne s’adresse pas à Escher. Cette vieille dame est assise en face d’Ala dans le train et c’est à elle qu’elle la pose.

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Humour viennois

On passe ainsi sans cesse d’une trame à une autre, les deux étant toujours reliées par la lecture, le livre qu’on ouvre puis qu’on referme. Cette fluidité, bien rendue par la traduction de Rose Labourie, se double d’un soupçon d’humour viennois qui rend l’ensemble plaisant à lire. «Les spots (étaient) un type d’éclairage (qui) déprimait Escher. Ils lui faisaient penser aux gens qui avaient des spots.»

C’est ainsi qu’il faut prendre ce livre: comme un jeu. La littérature apparaît ainsi comme un puzzle géant, à l’image de ceux qu’Escher affectionne, car «on ne sait pas ce qui est écrit tant qu’on n’a pas lu la dernière phrase.» Et même lorsqu’on y arrive, à la fin de Court-circuit, on comprend que le puzzle ne se termine jamais. La dernière phrase est en effet un coup de maître qu’on ne révélera pas, mais qui montre que le jeu continue.


Court-circuit. Un roman de Wolf Haas. Traduction de l’allemand de Rose Labourie. Flammarion, 272 p.

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