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FIGAROVOX/TRIBUNE - Les ricanements de Clément Viktorovitch lors d’un live Twitch consacré aux circonstances de la mort de Quentin Deranque ont déclenché une vive polémique. Pour Thomas Grimaux, ce spécialiste de rhétorique trahit l’essence même de l’art de convaincre.
Thomas Grimaux est professeur de rhétorique à l’Institut catholique de Vendée.
Sicile. Ve siècle avant Jésus-Christ. Le soleil écrase tout mais chacun danse. Aujourd’hui est un jour de fête : les tyrans sont enfin chassés ! Avec cette liesse, l’une des plus grandes aventures judiciaires de tous les temps commence. L’enjeu est de taille : comment les propriétaires siciliens spoliés vont-ils pouvoir recouvrer leurs biens volés ? Devant la multiplication et l’enlisement des procédures, un homme surgit : Corax. Il a une idée de génie : inventer un catalogue de preuves à destination des spoliés pour convaincre le jury populaire que le bien leur appartient. Ce catalogue est un mode d’emploi dont on peut tirer des arguments génériques à appliquer ensuite à chaque situation particulière. La rhétorique est née, et Corax la nomme «ouvrière de persuasion». Au service du Bien - parce que le Bien objectif existe.
Dès lors, elle se répand et des maîtres dans cet art de bien parler surgissent. Beaucoup, très vite, décident de se vendre aux plus offrants. Peu importe le plaideur, du moment qu’il paie. Platon, l’idéaliste fantasmant l’Idée pure et sans tache, jette le bébé rhétorique avec l’eau du bain sophiste. Aristote, qui est le vrai père de la rhétorique, se contente de regarder le réel et constate une chose : ce n’est pas parce que l’assassin tue avec un couteau que le couteau est mauvais. En pleine maturité, il écrit la Rhétorique, et ainsi la ressuscite en la transformant en un outil.
Machiavel coupe la politique (et donc la rhétorique) de sa finalité, le Bien commun.
C’est cette technique qui sera enseignée à toutes les élites occidentales pendant 25 siècles, pour apprendre aux futurs décideurs à bien raisonner, à bien convaincre, se fondant sur la logique formelle, la culture générale, le style. Mais dès Cicéron et Quintilien, l’éloquence est déifiée. L’ouvrière de persuasion devient ivre d’elle-même et de son pouvoir.
Au fil des siècles, l’enseignement de la vraie rhétorique continue mais disparaît petit à petit. La Renaissance – malgré ses grandes protestations d’«humanisme», reprises aujourd’hui par l’Institut de La Boétie cher à Jean-Luc Mélenchon – confirme cette tendance. Machiavel coupe la politique (et donc la rhétorique) de sa finalité, le Bien commun. Puis vient la dispute entre les linguistes «classiques» et «modernes» qui veulent «casser les codes». Les grands orateurs de la Révolution française enclenchent la deuxième : la rhétorique n’a plus aucun lien avec le Bien commun objectif mais doit servir à combattre l’«infâme» au nom de la raison. La Terreur et les colonnes infernales sont justifiées. «Pas de liberté pour les ennemis de la liberté», crie Saint-Just. La Harpe, le grand linguiste, va d’ailleurs écrire un livre au titre explicite : Fanatisme dans la langue révolutionnaire, ou De la persécution suscitée par les Barbares du XVIIIe Siècle, contre la Religion Chrétienne et ses Ministres.
Puis le marxisme-léninisme accélère et torture la vérité (Pravda) pour lui faire dire son contraire, comme le révèle Tintin chez les Soviets ou 1984. Les faits contraires sont tordus, manipulés, dévoyés. La rhétorique est morte et enterrée.
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Mais coup de tonnerre, Zorro, sur son blanc destrier, est arrivé. Et Zorro, c’est Clément Viktorovitch. Après avoir découvert qu’il existe un vieux truc qu’on nomme « rhétorique », il semble se fixer une mission : offrir la bonne parole démocratique (lisez la rhétorique) au bon peuple qui se laisse manipuler par les réactionnaires. Il a donc le mérite d’avoir remis en lumière le mot «rhétorique». Il est encensé par L’Humanité, Le Monde, Libération, Quotidien, Clique TV, Télérama, après un passage chez Pascal Praud il est vrai. D’ailleurs, il enseigne ou a enseigné à Sciences Po, à l’ENA, à l’École de guerre. Il sort un premier livre, Le Pouvoir rhétorique et, grâce à ces médias, tout s’emballe. La Gauche a enfin un gars jeune, sympa, un « pédagogue passionné, soucieux de vulgarisation (… qui) analyse sans complaisance les discours politiques » dit de lui la page 4 du livre.
Ayant moi-même été reporter de guerre, j’ai pu voir ce que donnent les «rhétoriques» de haine quand elles s’appliquent concrètement, notamment dans les cas de persécutions anti-chrétiennes. J’ai vu ce passage du discours aux actes. Alors, j’ai travaillé pendant une dizaine d’années sur le contre-discours ou les discours contre-terroriste. Puis, depuis un peu moins de dix ans, j’enseigne la rhétorique à l’université. Mon objectif est aussi de partager cet art aristotélicien qui permet d’organiser les preuves logiques et psychologiques pour tenter de convaincre l’auditoire que l’idée que je défends est le plus utile pour le Bien commun de la cité. Dès lors, je n’ai pu que me réjouir du fait que Clément Viktorovitch redonne ses lettres de noblesse à la rhétorique. J’ai donc lu son livre, vendu à 100.000 exemplaires. En réalité, loin de revivifier la rhétorique du réel (en la dépoussiérant bien sûr), l’auteur détourne les mots et entend prouver l’exact contraire de la vérité. Mais le mot, à défaut de la chose, était rétabli et je taisais mes critiques.
Puis vint le meurtre d’un jeune homme, Quentin. Puis vint un extrait d’un des lives de Clément Viktorovitch. Parlant de ce meurtre, en direct, et après l’avoir condamné clairement mais peut-être rapidement, il se marre, deux fois. Certes, c’est en lisant semble-t-il les commentaires en live, qu’il rigole. Mais sans se reprendre, sans même demander pardon, sans expliciter ces rires. Or, il a un rôle social, un rôle d’« influenceur », comme le prouvent ses 500.000 abonnés sur YouTube.
La rhétorique de Viktorovitch n’en a que le nom et les apparences – ce qui est la définition propre du sophisme.
Maintenant il est temps de contester, de s’indigner, de dire ce qu’est vraiment la rhétorique, de décrypter le décrypteur, de révéler ses sophismes. Je ne vais prendre que deux exemples. Dans Le Pouvoir rhétorique (Points essais, 2023), Clément Viktorovitch propose deux définitions de la rhétorique. La première, «l’art de convaincre», évacue la dimension technique et, surtout, tord le sens de convaincre (vaincre avec) pour n’en garder que vaincre (vaincre contre). La rhétorique cesse alors d’être un service rendu à un auditoire pour devenir un pouvoir exercé sur lui, détaché de toute idée de bien commun. Sa seconde définition, héritée de Perelman, insiste sur l’adhésion aux thèses proposées, mais Viktorovitch la simplifie en faisant disparaître une nouvelle fois le mot même de «technique». Or une technique renvoie toujours à une réalité objective et à une adaptation au réel : comme la technique du vélo part du vélo, la technique rhétorique part de son objet, l’auditoire à convaincre, avec sa façon de juger par la raison autant que par les passions.
Plus grave encore, et c’est la seconde critique essentielle, il ne s’agit donc plus d’un auditoire mais «d’individus» ! Mais des individus ne constituent pas un auditoire, qui est un en soi, un pour juger, trancher, décider. La rhétorique est donc bien coupée de sa finalité. Elle n’est plus rhétorique et devient négociation (beaucoup de ses exemples sont des dîners en ville de bobos où il faut «détruire» le «climatosceptique»).
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Sa «rhétorique» n’en a que le nom et les apparences – ce qui est la définition propre du sophisme qui est un faux raisonnement ayant les apparences du vrai raisonnement humain. Dès lors, avec logique certes, Clément Viktorovitch dévoile sa pensée profonde : la rhétorique ne consiste pas à partir du réel mais à refuser le réel quand celui-ci va contre nos a priori idéologiques.
En effet, s’il dénonce bien dans son dernier livre : «une époque où les mots ont perdu leur sens, où les actes se détachent des discours, où la réalité elle-même devient négociable» (Logocratie, Seuil, 2025, p. 62), et où les mensonges les plus profonds consistent à «tordre la réalité des faits» (p. 45). Il écrit aussi cette affirmation contradictoire dans Le Pouvoir rhétorique (p. 136) : les faits sont «un matériau malléable, flexible. Nous allons pouvoir les travailler, les courber. Jusqu’à ce qu’ils servent notre entreprise de conviction.»
Les «courber» ? Non, Clément Viktorovitch, la rhétorique n’est pas un «pouvoir» sur les autres. Elle est au service du Bien commun. Elle part du réel, prend acte des faits, sans tenter de les «courber».
Puisque vous aimez Cicéron et non Aristote, n’oubliez pas que la vertu de l’orateur est première pour lui. Or, le rhéteur doit être bienveillant. Ce qui ne consiste pas à bien voir avec des lunettes mais à voir le Bien qui est en chaque homme. Quand vous vous marrez, où est le Bien que vous voyez en Quentin ? Certes, devant l’avalanche de critiques et de menaces (totalement condamnables d’ailleurs), vous avez fait une petite vidéo pour «expliquer», après coup, vos rires. Ce n’est pas convaincant en rhétorique. Vous avez ruiné votre légitimité. Vous qui aimez tant en mettre plein la vue avec des mots sophistiqués, vous avez oublié votre prolepse.


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