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Choisir ses mots, comme un souhait

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Je ne sais pas s’il est de coutume chez vous de faire des vœux pour la nouvelle année.

Je ne parle pas de formuler une résolution, mais de lancer un souhait dans l’univers, comme on peut le faire lorsque le cadran numérique affiche 11 h 11, lorsqu’on voit passer une étoile filante ou lorsqu’on souffle sur ses bougies d’anniversaire. Dans mon foyer, nous avons créé une tradition étrange qui nous permet de formuler des vœux en rafale. Tout au long de l’année, nous conservons les bréchets de nos poulets, ces petits os en forme de Y situés dans leur poitrine. Et un soir, entre Noël et le jour de l’An, mon tendre époux et moi, nous nous installons l’un en face de l’autre pour tirer sur les os avec notre petit doigt jusqu’à ce qu’ils cassent. Selon cette vieille coutume, le vœu de celui qui obtient le plus long morceau devrait s’exaucer.

Comme nous mangeons beaucoup de poulet, nous avons toujours plusieurs souhaits à formuler. Ça rend l’exercice amusant. Parfois, on manque même de vœux, alors on s’autorise à dédoubler ceux qui nous tiennent le plus à cœur. Je ne vous dévoilerai pas mes vœux les plus intimes, de peur que ceux-ci ne se réalisent jamais. En revanche, j’ai envie de vous en partager un qui interpelle l’ensemble de la société.

Voici comme je le formulerais, les yeux fermés, le petit doigt accroché au bréchet : « Faites que l’on mesure enfin le poids des mots et comprenne l’incidence qu’ils ont sur certaines constructions sociales délétères. »

Dernièrement, j’ai vu réapparaître un faux débat sur le droit d’utiliser l’expression « un baiser volé » comme s’il s’agissait d’une belle figure de style à préserver. Or, il me semble que l’enjeu est ailleurs, dans le fait qu’on ne devrait jamais voler un baiser. Un baiser peut être furtif, surprenant, inespéré, goulu, même transgressif. L’important, c’est qu’il soit partagé, échangé, donné. Personne ne devrait se sentir lésé après un baiser ni avoir l’impression qu’on lui a dérobé quelque chose. C’est un acte d’une grande beauté, un baiser. Même s’il ne marque pas le début d’une grande histoire, même s’il est échangé à la va-vite dans un endroit sombre, même s’il est maladroit et un peu hésitant. Quand deux paires de lèvres se touchent, c’est d’une formidable rencontre intime dont il s’agit.

Dirait-on une franche accolade volée, une ferme poignée de main volée, un doux câlin volé ? Non. À ceux qui affirment qu’abandonner l’expression passéiste du « baiser volé », c’est faire preuve de wokisme littéraire et qui revendiquent le droit de l’utiliser pour eux-mêmes, j’ai envie de prescrire un peu d’introspection : si vous avez dû voler des baisers dans votre vie, c’est peut-être parce que ces personnes ne voulaient pas vous en donner…

Il me vient d’autres expressions qu’on dit avec légèreté, presque par automatisme, mais qui forgent les mentalités et déforment la réalité. Je pense ici à « garçon manqué ». Toute mon enfance, j’ai été affublée de ce titre absolument ridicule. La petite fille que j’étais et qui portait des salopettes en velours côtelé, de rutilantes chaussures sport et qui chevauchait fièrement son BMX n’était pas un petit garçon raté. J’étais une petite fille active, débrouillarde, aventurière, qui adorait Mafalda et qui portait les cheveux courts pour lutter contre les infestations de poux trop fréquentes dans sa petite école parisienne. À quel moment tous ces adultes « bienveillants » se sont-ils dit que c’était une bonne idée de me répéter que j’étais vraiment un « garçon manqué » ?

J’ai fini par internaliser que je n’étais pas assez bien pour être un vrai garçon et pas assez bien pour être une fille non plus. J’étais définie comme un échec, comme on manque son soufflé à Noël. Être androgyne, ce n’est pas être le fruit d’une recette ratée : personne n’a ouvert le four trop vite pendant la cuisson. C’est une identité en soi, une façon d’exprimer la pluralité de nos goûts et de nos désirs. J’aimais grimper aux arbres et j’aimais aussi danser et me maquiller comme Madonna (on pourra reparler de l’hypersexualisation des jeunes files par leurs idoles une autre fois). J’aimais être différente et complexe. J’aurais souhaité que les adultes cessent de me définir par des mots moches et nuisibles. Nous étions dans les années 1980, nous arrivons maintenant en 2026 et, pour ce second quart de siècle, j’aimerais bien que cette expression disparaisse de nos vocabulaires.

Je conclurai sur une dernière expression que je trouve affreuse et que j’aimerais voir remisée aux oubliettes, même si j’avoue l’avoir utilisée souvent moi-même : je parle de « mal vieillir ». Comme dans la phrase : « Mon Dieu que cette femme vieillit mal ! » Ce lieu commun sous-entend qu’il y a une bonne façon de vieillir. Je ne parle pas de la santé globale, qu’il faut tenter de conserver le plus longtemps possible. Je parle de cette injonction qu’on sert aux femmes. Concrètement, ça veut dire quoi ? Ne pas prendre trop de poids ? Ne pas avoir de rides trop profondes ? Surtout ne pas perdre les attributs qui nous rendaient si désirables ? Ne jamais avoir la fesse molle et les seins lourds ? On ne vieillit pas mal : on vieillit comme on peut, avec notre bagage génétique, la gravité et le poids de nos souvenirs douloureux.

La seule chose qui vieillit mal, à mon sens, ce sont ces vilaines expressions qui finissent par nous jouer dans la tête. Dans les dizaines de milliers de mots que contient la merveilleuse langue française, il y en a forcément d’autres qui nous permettraient d’exprimer notre pensée sans nourrir des attitudes pernicieuses comme le sexisme, l’âgisme ou le racisme. Je nous souhaite donc, en 2026, de laisser tomber les raccourcis usés et de mieux choisir nos mots afin de lutter ensemble contre les vrais maux qui nous plombent.

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