Un calmar géant, filmé vivant dans les abysses méditerranéennes par un drone sous-marin en 2024. Quelques kilomètres à peine séparent ce gouffre obscur des plages où les touristes posent leurs serviettes. La nouvelle a traversé les milieux scientifiques comme un choc : personne ne s’attendait à trouver Architeuthis dux aussi près de nos côtes.
À retenir
- Un prédateur géant vivait caché sous nos côtes sans que personne ne le soupçonne
- La technologie des drones ROV révèle des mondes que nous n’avons jamais pu explorer
- Le réchauffement de la Méditerranée pourrait forcer ces créatures à coloniser de nouveaux territoires
Sommaire
- Le monstre du kraken existe, et il vit sous nos pieds
- Un drone là où aucun plongeur n’a jamais mis un pied
- Ce que cette découverte change vraiment
- La mer qu’on croyait connaître
Le monstre du kraken existe, et il vit sous nos pieds
Le calmar géant est l’une des deux créatures marines qui alimentent les récits et légendes des marins depuis des siècles. L’Architeuthis dux, doté d’yeux gigantesques, vit dans les grandes profondeurs marines, peut mesurer jusqu’à 18 mètres de long et peser plus d’une tonne. C’est lui, le Kraken des sagas nordiques. Jules Verne l’a mis en scène dans Vingt mille lieues sous les mers sous les traits d’un monstre de huit mètres capable de faire chavirer un navire. En 1861 déjà, l’équipage de l’aviso français Alecton, naviguant au large de Tenerife, aperçut en surface un calmar géant et essaya de le hisser à bord, sans succès.
Architeuthis dux habite la zone mésopélagique, entre 300 et 1 000 mètres de profondeur, mais peut parfois descendre jusqu’à 2 000 mètres. Il fréquente les océans Atlantique, Pacifique et Indien, souvent dans les eaux tempérées à froides. La Méditerranée ? Ce n’était pas son territoire. Du moins, c’est ce que les scientifiques croyaient. Quelques spécimens sont connus de la Méditerranée occidentale, mais ces signalements n’indiquent pas nécessairement que la mer Méditerranée fait partie de l’aire de répartition naturelle du calmar géant, car les individus peuvent y avoir été transportés par les eaux atlantiques entrantes. La frontière entre « visiteur accidentel » et « résident des abysses locaux » vient de se brouiller considérablement.
Un drone là où aucun plongeur n’a jamais mis un pied
Les canyons sous-marins nombreux qui entaillent le plateau continental méditerranéen facilitent les échanges entre les eaux côtières et les eaux profondes, et forment des habitats essentiels à la compréhension de la biodiversité des zones côtières. Ils constituent un lieu de refuge, de nurserie et d’exportation vers le plateau continental pour de nombreuses espèces. Ces anfractuosités verticales plongent parfois à plus de 1 000 mètres à quelques miles des côtes provençales ou catalanes. Entre la plage et l’abîsse, la distance horizontale peut se compter en minutes de bateau.
La zone entre 50 et 1 000 mètres de profondeur reste très mal connue. C’est précisément dans cette zone aveugle que le drone a opéré. L’étude des abysses, milieux extrêmement difficiles d’accès pour les humains, nécessite l’utilisation de sous-marins habités, de robots téléopérés et de drones sous-marins. L’Ifremer conçoit, crée et utilise ces engins scientifiques rares. Ces véhicules téléopérés, les ROV dans le jargon, sont devenus les yeux de la science là où règnent l’obscurité totale, les pressions colossales et des températures proches de zéro. Un détail technique explique pourquoi les précédentes tentatives avaient échoué : la plupart des caméras sous-marines utilisent des lumières blanches vives pour naviguer et explorer les profondeurs obscures. Malheureusement, ces lumières vives peuvent effrayer les créatures, en particulier une aussi timide que le calmar géant. Les nouvelles générations de drones utilisent de la lumière rouge, imperceptible pour ces céphalopodes aux yeux hypersensibles.
Résultat ? Des images d’une netteté saisissante. Un animal vivant, dans son milieu, à quelques kilomètres de nos côtes. Pas une carcasse échouée, pas un morceau de tentacule extrait de l’estomac d’un cachalot.
Ce que cette découverte change vraiment
La plupart des informations que nous avons sur le calmar géant proviennent de spécimens échoués sur les plages, capturés accidentellement par des pêcheurs, ou filmés par des caméras sous-marines. Il a fallu attendre le XXIe siècle pour que les scientifiques puissent enfin observer le calmar géant vivant dans son milieu naturel. En 2024, c’est toujours une prouesse que de le filmer en direct. Jusqu’ici, les chercheurs pensaient que ces géants chassaient en embuscade pour conserver leur énergie dans les profondeurs relativement arides de la zone crépusculaire, entre 400 et 1 000 mètres. Mais les vidéos récentes montrent le calmar en train de traquer et de frapper sa proie. Cette découverte suggère que les calmars géants évoluent dans les profondeurs en étant des chasseurs efficaces plutôt qu’en attendant que l’occasion se présente.
Sa présence confirmée en Méditerranée soulève une autre question, moins rassurante : qu’est-ce qui l’attire ici ? Des modifications de la température de l’eau ou de la disponibilité des proies pourraient obliger certains calmars à quitter leur habitat traditionnel pour explorer de nouvelles zones. La Méditerranée se réchauffe à un rythme sans précédent. Les zones océaniques européennes ont connu, en quasi-totalité, au moins une journée de chaleur « forte ». Ce réchauffement perturbe les colonnes d’eau froide en profondeur, déplace les proies, recompose les territoires de chasse. Le calmar géant n’aurait pas choisi la Méditerranée par hasard.
Il est impossible de connaître le nombre de spécimens qu’abritent les mers et les océans. C’est justement là le nœud du problème. Classé en « préoccupation mineure » par l’UICN, le calmar géant ne bénéficie aujourd’hui d’aucune protection ciblée. Mais les biologistes marins alertent : notre ignorance n’est pas une excuse. Car protéger ce géant discret, c’est aussi préserver l’équilibre des écosystèmes profonds.
La mer qu’on croyait connaître
En mars 2025, une autre frontière a été franchie : la première observation confirmée du calmar colossal (Mesonychoteuthis hamiltoni) dans son habitat naturel. L’équipe a filmé un spécimen de 30 centimètres à 600 mètres de profondeur grâce à leur véhicule téléopéré lors d’une expédition dans les îles Sandwich du Sud, en Atlantique Sud. Deux grandes premières mondiales en moins d’un an. Ce n’est pas un hasard de calendrier : c’est la technologie ROV qui avance à une vitesse que la biologie marine n’a jamais connue.
Le ROV SuBastian du Schmidt Ocean Institute a capturé les premières images confirmées d’au moins quatre espèces de calmars dans la nature, dont la Spirula spirula (calmar spiral) en 2020 et la Promachoteuthis en 2024. Ces filières de découvertes accélérées révèlent surtout une vérité inconfortable : nous pensions connaître nos mers. En Méditerranée, mer fermée, surpêchée, cartographiée depuis l’Antiquité, un prédateur de plusieurs mètres vivait à l’ombre de nos côtes sans que nous le sachions. Une étude publiée en mars 2026 dans une revue scientifique, utilisant la méthode de l’ADN environnemental sur les canyons sous-marins de l’océan Indien, a révélé une biodiversité riche et stratifiée selon la profondeur. L’ADN laissé dans l’eau par des organismes invisibles à nos yeux pourrait bientôt cartographier les présences abyssales en Méditerranée avec une précision que les drones seuls ne peuvent atteindre. Le calmar géant filmé en 2024 n’est peut-être pas le seul à avoir élu domicile là où personne ne l’attendait.
Sources : dailygeekshow.com | trustmyscience.com


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