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«Le César de la meilleure actrice est attribué à… Vicky Krieps pour Love me tender!» Ovation de la foule, qui offre à l'actrice germano-luxembourgeoise un triomphe à la mesure de sa prestation dans le film d'Anna Cazenave Cambet, clairement l'un des monuments de l'année cinéma 2025. Mais soudain, l'auteur de ces lignes se réveille en sueur, réalisant que tout ceci n'était qu'un doux rêve –et que dans cette triste réalité, Love me tender n'a en fait pas reçu la moindre nomination aux César 2026.
Dès l'annonce des nominations en question, on avait senti que ce ne serait pas le palmarès du siècle et qu'une brise un peu tiède risquait fort de souffler sur la cérémonie. C'est même une horripilante tempête d'académisme qui couvait, symbolisée par les énièmes nominations des indécrottables Isabelle Huppert et Dominique Blanc –citées cette année pour des rôles pas franchement mémorables– et surtout par la présence dans six catégories de La Femme la plus riche du monde (du toujours nazebroque Thierry Klifa).
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Une jeunesse toujours bridée
Il faut dire qu'à quelques exceptions près, le cinéma français n'a pas réellement brillé en 2025, alignant les films «pas-mal-ouais-va-le-voir-on passe-un-bon-moment», là où on aurait voulu du mémorable, de l'éternel. Outre le boudé Love me tender, donc, les deux sommets de l'année furent La Petite Dernière, de Hafsia Herzi et Nino, de Pauline Loquès, qui ont chacun valu à leur interprète principal·e (Nadia Melliti pour le premier et Théodore Pellerin pour l'autre) un César du meilleur espoir.
Fallait-il s'en contenter? Largement au-dessus de la mêlée générale, Nadia Melliti et Théodore Pellerin auraient tout à fait pu briguer une autre statuette, celle de la meilleure interprétation de l'année, sauf que le règlement de l'Académie des César l'interdit.
Depuis que Tahar Rahim a été désigné à la fois meilleur espoir et meilleur acteur en 2010 pour son rôle dans Un prophète, voilà ce que dit l'article 6: «Si, à l'issue du premier tour, un acteur ou une actrice obtient, pour un même film, suffisamment de voix pour être nommé·e, dans plusieurs catégories “interprétation”, à savoir: Meilleur·e acteur·rice, Meilleur·e acteur·rice dans un second rôle, ou Meilleur espoir (masculin ou féminin), il ou elle sera nommé·e uniquement dans la catégorie pour laquelle il ou elle aura obtenu le pourcentage de vote le plus important (nombre de suffrages obtenus divisé par le nombre de suffrages décomptés pour la catégorie).»
Autrement dit, si vous avez cartonné dans la catégorie meilleur espoir, vous pouvez dire adieu à la cour des grands. Ce règlement rend quasiment impossible la nomination (donc la victoire) des interprètes les plus jeunes. À l'heure où Télérama se demande où sont les nouvelles têtes (et où Troiscouleurs n'attend heureusement pas pour répondre à la question), l'Académie des César devrait se demander elle aussi comment injecter du sang neuf au lieu de ressembler un peu plus chaque année au musée Grévin.
C'est (Jim) Carrey
Cela avait été assez matraqué au fil des nombreux spots publicitaires tournés pour l'occasion: il était probable que le clou du spectacle de cette 51e édition réside dans la façon dont Benjamin Lavernhe, maître de cérémonie d'un soir, allait dérouler le tapis rouge à Jim Carrey, présent pour recevoir une récompense honorifique. C'est effectivement ce qui s'est déroulé: au cours d'une (très) (très) longue intro, l'acteur français a pu déclamer son amour à son homologue (?) canado-américain.
Numéros chantés, effets spéciaux à la Tex Avery, costumes reproduits à l'identique: Benjamin Lavernhe a tout donné pour rendre hommage à Jim Carrey, ne parvenant pas tout à fait à réchauffer une assistance réputée pour sa globale froideur. On peut cependant regretter que la carrière de l'acteur nord-américain ait été peu ou prou résumée à un seul film: The Mask. Le plan final de la cérémonie, emprunté à la conclusion de The Truman Show («Good afternoon, good evening and good night»), est arrivé bien trop tard.
Résultat: Benjamin Lavernhe s'est bien amusé, mais il a surtout donné l'impression de se faire plaisir en faisant le gugusse devant son idole. Merci cependant d'en avoir fait croquer à Emmanuel Curtil, doubleur de Jim Carrey devant l'éternel, pour une fois invité à montrer son visage afin de le rencontrer pour la première fois, en profitant pour remettre un César et surtout pour lancer un cri d'alarme face à l'irruption de l'intelligence artificielle (IA) dans le monde du doublage.
Il aurait d'ailleurs été plus judicieux de laisser le doubleur émérite remettre à son homologue (?) canado-américain le César d'honneur qu'il était venu recevoir. Cela aurait évité à Michel «Eternal Sunshine» Gondry, désigné comme remettant, de se vautrer dans un monologue poussif et autoréférencé. Jim Carrey, lui, s'est fendu d'un discours de remerciements intégralement en français, ce qui fut plus mignon qu'intelligible.
Inquiétudes
Emmanuel Curtil n'est pas le seul à avoir exprimé sa crainte de voir l'IA débarquer dans le monde du septième art pour enlever le pain de la bouche des honnêtes travailleurs. Ce fut également le cas de la cheffe décoratrice Catherine Cosme, récompensée pour L'Inconnu de la Grande Arche, ou encore de Léa Drucker, sacrée meilleure actrice pour la deuxième fois après 2019 (Jusqu'à la garde), qui s'est posée en grande défenseuse de l'«intelligence humaine» (par opposition à son pendant artificiel).
On a senti que ce milieu du cinéma français, dans les catégories dites «techniques» mais pas que, était entré en 2025 dans une phase qui n'aura peut-être jamais de fin: celle de la lutte contre l'irruption de l'IA dans le monde de l'art. À l'heure où les géants de la tech font des progrès de géant et où les budgets alloués à la culture se réduisent, il y a effectivement de quoi craindre que la déshumanisation soit en marche.
L'intelligence artificielle ne fut pas pointée comme la seule ennemie à prendre en considération: çà et là, des discours ont émergé contre la fin programmée de la biodiversité, les menaces pesant sur le statut d'intermittent, les violences commises contre certains peuples. Mais les mots puissants de l'actrice Golshifteh Farahani à propos du peuple iranien («Les vivants restent debout, mais quelque chose en eux descend dans l'obscurité, sans retour»), auquel Pierre Lottin (meilleur acteur dans un second rôle pour L'Étranger) a également adressé ses pensées, ont-ils suffi? Pas sûr.
Peut-être est-ce dû à sa diffusion sur Canal+ (avec retransmission en direct sur Europe 1), mais sur le plan politique, la plupart des intervenants ont fait part d'une relative frilosité, comme s'ils avaient été un rien muselés. Beaucoup de discours semblant très (trop) préparés donnaient l'impression d'être passés par la case du contrôle qualité (ou de l'autocensure) et donc du lissage dépolitisant.
Long, long, long...
Chaque année, c'est la même chose: vers minuit moins douze, on se demande pourquoi on n'est pas déjà dans les bras de Morphée au lieu d'écouter des discours assommants. Cette année fut particulièrement marquée par quelques tunnels verbeux, prononcés par des icônes à qui personne n'a visiblement eu le cran de dire que leurs textes avaient besoin de quelques coupes. Avec tout le respect qui leur est dû, David Cronenberg et Isabelle Adjani ont tout particulièrement excellé dans la catégorie blabla soporifique.
Cette dernière ne s'est pas contentée de faire long, très long; elle a aussi été à l'origine d'un moment terriblement gênant, exhortant tous les hommes de l'assistance à se lever et à faire du bruit pour les femmes violentées de ce monde. Le public masculin s'est brièvement exécuté, le doigt sur la couture du pantalon, avec une absence de spontanéité et de vigueur qui a fait faire pschitt à ce moment qu'Isabelle Adjani imaginait sans doute déjà entrer au panthéon des César.
"Je demande à tous les hommes de se lever."
Isabelle Adjani demande aux hommes de témoigner de leur soutien aux droits des femmes. pic.twitter.com/kDIclzNWoN
Qu'espérer de toute façon d'une assemblée qui a applaudi à tout rompre à la suite de l'hommage en images rendu à Brigitte Bardot, actrice d'extrême droite morte le 28 décembre 2025. Il fallait avoir les conduits auditifs bien nettoyés pour parvenir à discerner de rares huées au milieu (et au fond) de ce consensus mou et lourd de sens.
Des joies quand même
Pour tenter de ne pas se noyer dans ce monde de plus en plus gangréné par le fascisme et la peur, il ne faut pas oublier de se réjouir, y compris des petites choses –merci les coachs en développement personnel et les fortune cookies pour ce conseil précieux. N'oublions donc pas de trouver chouette (ou rigolo):
- Que Vimala Pons reçoive une récompense pour son second rôle (pardon, son rôle de «femme secondaire») dans L'Attachement, de Carine Tardieu;
- Que Carine Tardieu, justement, reçoive les prix du meilleur film et du meilleur scénario adapté (avec Agnès Feuvre et Raphaële Moussafir) pour son joli long-métrage (même si la reine du soir aurait dû être Hafsia Herzi, l'autrice et réalisatrice de La Petite Dernière);
- Que Pauline Clément existe: sa présentation, avec Marina Hands, du César des meilleurs costumes a déclenché une hilarité rare et méritée au sein de l'assemblée;
Léger problème de costumes 😂
Marina Hands et Pauline Clément viennent remettre le César des meilleurs costumes. pic.twitter.com/0esX8N021f
- Que le si beau mais méconnu Nino s'apprête à vivre une nouvelle vie grâce à son double César (en plus de Théodore Pellerin, meilleur espoir, il a également été désigné meilleur premier film), tout comme le film d'animation Arco d'ailleurs;
- Que nous vivions dans un monde imprévisible où existent des phrases comme «Franck Dubosc a battu Jafar Panahi pour le meilleur scénario original» ou «Michèle Laroque est venue avec Ben Harper parce qu'ils vont tourner un film ensemble» –ce sont moins les faits énoncés qui nous réjouissent, que le côté «cadavre exquis» de ces affirmations.
Le palmarès complet
Meilleur film: L'Attachement, de Carine Tardieu
Meilleure réalisation: Richard Linklater (Nouvelle Vague)
Meilleure actrice: Léa Drucker (Dossier 137)
Meilleur acteur: Laurent Lafitte (La Femme la plus riche du monde)
Meilleure actrice dans un second rôle: Vimala Pons (L'Attachement)
Meilleur acteur dans un second rôle: Pierre Lottin (L'Étranger)
Meilleure révélation féminine: Nadia Melliti (La Petite Dernière)
Meilleure révélation masculine: Théodore Pellerin (Nino)
Meilleur scénario original: Franck Dubosc et Sarah Kamisnky (Un ours dans le Jura)
Meilleure adaptation: Carine Tardieu, Agnès Feuvre et Raphaële Moussafir (L'Attachement, d'après le roman L'Intimité, d'Alice Ferney)
Meilleurs costumes: Pascaline Chavanne (Nouvelle Vague)
Meilleure photographie: David Chambille (Nouvelle Vague)
Meilleurs décors: Catherine Cosme (L'Inconnu de la Grande Arche)
Meilleur montage: Catherine Schwartz (Nouvelle Vague)
Meilleur son: Romain Cadilhac, Marc Namblard, Olivier Touche et Olivier Goinard (Le Chant des forêts)
Meilleurs effets visuels: Lise Fischer (L'Inconnu de la Grande Arche)
Meilleure musique originale: Arnaud Toulon (Arco)
Meilleur premier film: Nino, de Pauline Loquès
Meilleur film d'animation: Arco, d'Ugo Bienvenu
Meilleur film documentaire: Le Chant des forêts, de Vincent Munier
Meilleur film étranger: Une bataille après l'autre, de Paul Thomas Anderson
Meilleur court-métrage de fiction: Mort d'un acteur, d'Ambroise Rateau
Meilleur court-métrage documentaire: Au bain des dames, de Margaux Fournier
Meilleur court-métrage d'animation: Fille de l'eau, de Sandra Desmazières
César d'honneur: Jim Carrey





























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