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Ma famille protège l’île aux Pommes, première réserve naturelle en milieu privé de l’estuaire maritime du Saint-Laurent, depuis près d’un siècle. En 1927, mon grand-père David-Alexis en devenait le protecteur, bien avant que les mots biodiversité ou conservation fassent partie de notre vocabulaire quotidien. Il m’a surtout transmis une conviction qui m’accompagne encore aujourd’hui : « Rapprochons-nous de la nature. Elle ne ment jamais. »
Dans le cadre des activités de protection, j’ai passé de nombreux jours sur l’île, sans autre présence humaine. Au gré du vent et des marées. Loin du bruit de la ville, des nouvelles qui défilent et de cette étrange urgence qui semble parfois gouverner nos vies. J’étais seul. Du moins, c’est ce que je croyais.
Un matin, en regardant autour de moi, cette évidence m’est apparue presque doucement. Oui, j’étais le seul humain sur l’île. Mais étais-je vraiment seul ? Au-dessus de l’île, les busards des marais planaient, chassant les campagnols. Les faucons pèlerins traquaient leurs proies ailées. Bruants et parulines profitaient des milliers d’insectes présents sur l’île.
Quelques oies des neiges étaient demeurées dans l’estuaire. Des eiders à duvet prolongeaient leur séjour sur leurs lieux de nidification. Sur les battures, goélands argentés et marins, divers bécasseaux et chevaliers, canards noirs, guillemots à miroir, petits pingouins, cormorans à aigrettes, bernaches du Canada et mouettes tridactyles s’alimentaient avant de reprendre, pour certains, leur longue migration automnale. Le tout accompagné du chant serein et langoureux du plongeon huard.
À marée basse, les phoques se prélassaient sur les rochers aux côtés des grands hérons, immobiles et patients, attendant leur repas. Et puis, au nord de l’île, les bélugas passaient alors qu’un petit rorqual se profilait à la surface du Saint-Laurent.
Paruline
Toute cette vie était là. Et moi, au milieu d’elle, je continuais pourtant à me dire : je suis seul. C’est alors que la petite paruline m’a fait réfléchir. Si j’avais pu lui demander : « Es-tu seule sur cette île ? », qu’aurait-elle répondu ? La question lui aurait probablement semblé bien étrange. Seule ?
Autour d’elle se trouvait la vie, des oiseaux par centaines, des insectes, des mammifères marins, des plantes herbacées et des arbustes, des arbres rabougris, des millions d’organismes minuscules que je ne pouvais même pas voir. Tout un monde vivant respirait, se nourrissait, migrait, chassait, se reposait et se reproduisait. Non, décidément, cette paruline n’était pas seule. J’étais le seul à me croire seul. Cette pensée ne m’a plus quitté.
Nous, les humains, avons cette étonnante tendance à regarder le monde vivant en nous plaçant en son centre. Nous parlons de « notre » environnement, de « nos » ressources, de la nature qui « nous » entoure. Mais si nous changions simplement de perspective ? Nous ne sommes pas entourés par la biodiversité. Nous en faisons partie.
La biodiversité n’est pas seulement une liste d’espèces à protéger, un indicateur scientifique ou un concept dont on discute dans les conférences internationales. Elle est cette multitude de vies qui cohabitent, dépendent les unes des autres et composent cet extraordinaire tissu du vivant auquel nous appartenons nous aussi.
Pendant ces quelques jours consacrés à veiller et à protéger ce petit morceau de terre ancré dans le Saint-Laurent, je pensais être seul. L’île m’aura finalement enseigné tout le contraire. Mon grand-père avait peut-être raison. La nature ne ment jamais. Encore faut-il prendre le temps de l’écouter, de la vivre. Et une question ne m’a plus quitté : comment, entouré d’autant de vie, ai-je pu un jour me croire seul ?


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