Cinquante mille tonnes de béton, 71 mètres de diamètre, 42 mètres de hauteur. La Coupole tient son nom de ce dôme colossal de béton armé de 5,5 mètres d’épaisseur, posé au sommet d’une carrière à Helfaut-Wizernes, à quelques kilomètres de Saint-Omer. Depuis la route, ça ressemble à une soucoupe volante échouée sur un plateau calcaire. La réalité est plus glaçante : il s’agit de la première base de lancement de fusées V2, l’arme secrète mise au point par les nazis. Et pendant cinquante ans après la guerre, ce monument aux dimensions pharaoniques est resté scellé, silencieux, oublié.
À retenir
- Un dôme de 55 000 tonnes construit en secret pour abriter une arme révolutionnaire jamais utilisée
- 16 raids aériens massifs et 4 260 tonnes de bombes n’ont pas fissurer ses 5,5 mètres de béton armé
- L’ingénieur en chef de ce projet nazi deviendra plus tard l’architecte du programme spatial américain
Sommaire
- Une idée née de la défaite
- Comment on construit l’inconstruisable
- 16 raids, 4 260 tonnes de bombes, un dôme intact
- Cinquante ans de silence, puis une renaissance
Une idée née de la défaite
La construction du dôme commence en octobre 1943, dans un contexte franchement défavorable à l’Allemagne nazie, déjà défaite à Stalingrad, en Afrique du Nord et dans l’Atlantique Nord. Hitler souhaite réagir et investir massivement dans les armes V, des armes de représailles destructrices grâce auxquelles il compte inverser le cours de la guerre. Le contexte est celui d’un régime qui mise tout sur la technologie pour compenser l’effondrement de ses positions militaires.
La fusée V2 est le premier missile balistique longue portée de l’Histoire. Propulsé par un mélange de méthanol et d’oxygène liquide, ce projectile de 12,5 tonnes et 14 mètres de long dispose d’une portée de 320 km. Les V2 peuvent s’élever à 90 kilomètres d’altitude pour une vitesse de 5 760 km/h. Aucun avion allié ne peut les intercepter. Aucun radar ne les détecte à temps. Le V2 est, en 1943, une arme sans parade connue. Cinquante fusées devaient être lancées chaque jour en direction de Londres, située à 200 km, dans l’objectif d’affaiblir les Alliés.
Après l’échec du premier bunker de Watten, bombardé par les Alliés, l’armée allemande cherche un emplacement alternatif à proximité. Son choix se porte sur une ancienne carrière entre les villages d’Helfaut et de Wizernes, au sud-ouest de Saint-Omer. La carrière est choisie pour servir de lieu de stockage aux fusées, qui seraient entreposées dans des tunnels creusés dans la colline crayeuse avant leur transport vers les rampes de lancement.
Les ingénieurs nazis coulent le béton armé directement sur la craie, préalablement taillée en forme concave pour servir de moule. Une fois la structure en place, la craie située en dessous est excavée. Le résultat : un dôme qui semble surgir du sol de lui-même, ancré dans la roche comme une racine. La coupole de béton, destinée à protéger la salle de préparation au tir des fusées, est achevée en janvier 1944.
Sous le dôme, une vaste salle hexagonale de préparation et un réseau de 7 km de tunnels devaient abriter fusées, installations d’oxygène liquide, ateliers et casernements. Deux tunnels de lancement, baptisés Gustav et Gretchen, devaient mener vers l’extérieur de la carrière, chacun se terminant par une rampe de mise à feu pointée vers Londres. Pour l’approvisionnement, les ingénieurs ont conçu une boucle ferroviaire baptisée « Ida », permettant aux trains d’entrer sur le site sans manœuvre de marche arrière.
L’organisation Todt, chargée des grands travaux de l’État nazi, confie le chantier à la puissante société de travaux publics Philipp Holzmann AG. En plus de contremaîtres et d’ouvriers qualifiés allemands, une main-d’œuvre forcée est employée : travailleurs du service du travail obligatoire, requis étrangers, prisonniers de guerre soviétiques. Au sein du camp de Mittelbau-Dora, les déportés qui fabriquent les fusées souffrent de conditions de vie et de travail inhumaines, et la mortalité est extrêmement élevée. Au moins 20 000 personnes y laisseront la vie.
16 raids, 4 260 tonnes de bombes, un dôme intact
Ce n’est qu’en mars 1944 que les Alliés ajoutent le site de Wizernes à la liste des cibles de l’opération Crossbow, la campagne de bombardement des sites V1 et V2. Au cours des mois qui suivent, l’USAAF et la RAF mènent 16 raids impliquant 811 bombardiers qui larguent 4 260 tonnes de bombes. Les environs du site sont réduits à un paysage lunaire. Les bombardements bouleversent fréquemment les accès au chantier, retardant les travaux. En revanche, la coupole proprement dite, forte de ses 5,5 mètres d’épaisseur de béton armé, n’est pas ébranlée.
C’est finalement la géographie militaire qui a raison du projet, pas les bombes. Ce sont les bombardements puis la percée des troupes anglo-américaines en Normandie, fin juillet 1944, qui incitent les Allemands à abandonner le chantier, à quelques semaines de son achèvement planifié. Ainsi, aucune fusée V2 n’a pu décoller d’un site conçu comme la première base de missiles stratégiques de l’Histoire. À partir du 8 septembre 1944, les nazis débutent leur campagne de tir de V2 depuis des bases mobiles, notamment contre Londres et Anvers.
Cinquante ans de silence, puis une renaissance
Abandonné après-guerre, le site devient propriété du Département du Pas-de-Calais. Pendant des décennies, le dôme reste là, massif et muet, sans explication pour qui le croise par hasard sur la route de Wizernes. Ce n’est qu’au début des années 1990 que le projet de réhabilitation prend forme. Les plans sont approuvés en 1993, la commune d’Helfaut rachète le site, puis le Conseil général du Pas-de-Calais l’acquiert l’année suivante, apportant 35 millions de francs à un projet total de 69 millions.
Les travaux incluent l’excavation de deux mètres supplémentaires sous le dôme, le dégagement de certains tunnels, la construction du musée au fond de la carrière et l’installation d’un ascenseur pour emmener les visiteurs depuis l’ancienne salle de préparation jusqu’à la coupole. Le site ouvre ses portes en 1997 comme centre d’histoire et de mémoire sur la Seconde Guerre mondiale et le développement des fusées, puis se dote d’un planétarium en 2012.
Le musée accueille aujourd’hui environ 120 000 visiteurs par an et abrite une fusée V2 restaurée (prêtée par le Smithsonian) et une bombe volante V1 provenant du Science Museum de Londres. Un mémorial est également dédié aux 8 000 habitants du Nord-Pas-de-Calais exécutés ou déportés durant la guerre. Mais il reste une ironie que l’histoire conserve jalousement : derrière cette arme conçue pour détruire Londres se trouve le parcours de Wernher von Braun, ingénieur nazi récupéré par les Américains au lendemain de la guerre, qui mettra au point la fusée Saturn V pour envoyer l’homme sur la Lune. Von Braun obtiendra la nationalité américaine en 1955, sans jamais être inquiété pour son rôle au sein du régime nazi. Le même cerveau, les mêmes équations, deux destins opposés. C’est peut-être le récit le plus vertigineux que ce dôme de béton ait à raconter.
Sources : cote-dopale.com | historius-montoire.fr


1 week_ago
113




























.jpg)






French (CA)