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Catherine Van Offelen: «La France est-elle toujours la patrie des intellectuels ?»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Boualem Sansal a montré qu’il y avait encore des États pour qui les intellectuels sont dangereux. Mais à l’heure où leur influence semble s’estomper face au pouvoir des réseaux sociaux, il faut à tout prix éviter qu’ils tombent dans l’indifférence, estime l’essayiste.

Catherine Van Offelen a publié « Risquer la prudence : une pratique de la sagesse antique » (Gallimard, 2025).


L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été élu ce 29 janvier à l’Académie française. Cette élection survient trois mois après qu’il a été libéré des geôles algériennes. Une détention qui montre qu’au XXIe siècle, le pouvoir supposé de l’intellectuel n’a pas été remplacé par le pouvoir réel des algorithmes. Qu’un dirigeant considère comme menace d’État un livre – c’est ainsi que le président algérien Tebboune jugeait l’œuvre de Boualem – peut être considéré comme une bonne nouvelle pour les amis de la littérature.

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Le terme d’« intellectuel » appartient au blason des mythologies françaises, pour parler comme Barthes. Avec le vin de Bordeaux, la fusée Ariane, Delphine et Marinette, le camembert et les Bêtises de Cambrai, l’intellectuel français est une figure du musée Grévin de la France.

Sartre, Beauvoir, Camus, Barthes, Deleuze, Foucault, Bourdieu : la France est l’un des seuls pays où l’intellectuel influence la vie publique. L’intello français, comme l’ingénieur chinois, le stratège russe ou le businessman américain, est un pion majeur de l’échiquier national. « Ce n’est pas le savant qui occupe en France la première place parmi les intellectuels, mais l’écrivain », constate le critique allemand Sieburg. La France entretient, en particulier depuis la Révolution, une ferme croyance en la capacité des idées à transformer le réel politique et social, jusqu’à illuminer le monde. La mission universelle dont la France s’est auto-convaincue a une origine : le goût des débats, dont les salons du XVIIIe furent la géographie.

Entre 1750 et 1830, âge que Paul Bénichou appelle « le sacre de l’écrivain », émerge une nomenclature laïque de l’esprit

Dans la Belgique de mes origines, la tradition politique n’injecte pas de telles figures archétypiques dans le paysage médiatique. La bataille des esprits y est moins foisonnante. On raisonne technique. On gère, on régule, on régimente, on légifère. On ne commence pas par débattre dans les abstractions, passion française. L’expert y est plus écouté que le philosophe. Chez moi, quand un penseur fait des émules, c’est chez le voisin : on se souvient du belge Simon Leys, qui dénonça lucidement les crimes du maoïsme, alors idolâtré par l’intelligentsia parisienne des années 1970.

L’intellectuel est celui qui se consacre principalement aux « activités de l’esprit » (Larousse), et dont l’autorité et la notoriété finissent par peser dans le débat public. Un intellectuel ne l’est pas tant par la profession qu’il exerce que par son engagement politique. Il se distingue des savants, des érudits et des gens de lettres, car il défend une cause. Il n’avance pas masqué, mais revendique une grille idéologique.

Le néologisme se cristallise en 1898 avec l’affaire Dreyfus, lorsque le journal L’Aurore publie ce qui sera bientôt baptisé le « Manifeste des intellectuels » avec les signatures d’Émile Zola, Marcel Proust, Anatole France ou Léon Blum. À partir de ce moment, les penseurs français deviennent conscients de leur pouvoir. Deux mots font basculer le destin : songeons au J’accuse de Zola. La vie intellectuelle en France devient la continuation de la politique par d’autres moyens.

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Pour qu’il y ait naissance, il faut gestation. Elle se déroule sur le temps long. Les premiers représentants de ceux que nous nommons « les intellectuels » apparaissent à l’époque des Lumières. Entre 1750 et 1830, âge que Paul Bénichou appelle « le sacre de l’écrivain », émerge une nomenclature laïque de l’esprit. Elle détrône les anciens pouvoirs spirituels et se substitue notamment aux instances religieuses. Rousseau et Voltaire en sont les premiers flambeaux.

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Au XXe siècle, le développement de la presse, des libertés et de l’instruction contribuent au rayonnement des intellectuels. Des figures surtout portées à gauche dans l’après-guerre, suite au discrédit jeté sur la pensée conservatrice par le régime de Vichy. Sartre éclipse Maurras. Mais les engagements de ces nouveaux maîtres à penser rimèrent souvent avec aveuglement idéologique, rappelle Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (Calmann-Lévy, 1955). À quelques exceptions près, nombre de ces penseurs ont successivement sombré dans le stalinisme ou le fascisme, puis dans le trotskisme, le castrisme, le maoïsme ou le chavisme. « Certaines idées sont tellement absurdes que seuls les intellectuels peuvent y croire », ironisait George Orwell.

À mesure que leur présence se fait de plus en plus récurrente sur les plateaux télévisés, les intellectuels inspirent une méfiance grandissante. Leur « état de grâce » a fait long feu. Dans I.f. Suite et fin (Gallimard, 2000), Régis Debray dresse un portrait critique de ces avatars contemporains, bien différents de leurs aînés. Tandis que Zola s’était engagé courageusement au nom d’un idéal de justice, l’intellectuel d’aujourd’hui serait d’abord un professionnel de la « com » : un publiciste par essence.

Avant Internet, l’intelligence légitimait la prise de parole. Avec le Web, parler suffit

« Mais où sont les clercs d’antan ? », se demande Michel Winock, auteur du Siècle des intellectuels (Seuil, 1997). Sans doute ont-ils perdu la visibilité que leur conférait une société où régnait l’écrit. La qualification d’intellectuel, jadis apanage de quelques grands esprits, s’est généralisée à des journalistes et des experts régulièrement invités par les médias pour exercer un magistère moral sur la vie de la Cité.

L’arrivée conjointe d’Internet et des réseaux sociaux a encore changé la donne. En donnant la parole à tout le monde, le numérique a fait de l’influenceur un nouveau leader d’opinion. Avant Internet, l’intelligence légitimait la prise de parole. Avec le Web, parler suffit. Ce modèle nous fait croire que le quantitatif vaut le qualitatif, et que cent mille avis font une vérité. Que pèse un article de la NRF face à une vidéo TikTok vue des millions de fois ?

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Boualem a montré deux choses : il y a encore des États pour qui l’intellectuel est dangereux. Le président Tebboune a montré la faiblesse de son régime, obligé d’incarcérer un penseur faute d’avoir les armes intellectuelles pour lui répondre. Puisse la France ne pas infliger à ses intellectuels un affront pire que la censure ou la prison : l’indifférence.

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