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«Carrie», la tragédie sans monstres de Mike Flanagan

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Mike Flanagan le sait : Carrie, le célèbre roman de Stephen King qu’il vient d’adapter en série télévisuelle pour Prime Video, est surtout reconnu comme une histoire de vengeance.

Il est vrai que 50 ans après le film du même nom de Brian de Palma, sorti en 1976, l’imaginaire collectif retient surtout l’image de la jeune Sissy Spacek incarnant une Carrie humiliée et furieuse, trempée de sang de cochon au bal des finissants de son école, qui relâche ses pouvoirs télékinétiques pour massacrer les élèves qui l’ont intimidée et qui ont fait de sa vie un enfer.

Pour le cinéaste américain, ne retenir que cette vengeance serait toutefois oublier que Stephen King, au-delà d’un « maître de l’horreur », est avant tout un profond « humaniste optimiste » qui sonde le pire et le meilleur de l’être humain.

« Carrie est une tragédie. Carrie traite des conséquences inévitables de la cruauté que nous nous infligeons les uns aux autres, et de la façon dont nous pensons pouvoir agir en toute impunité envers les plus vulnérables parce que nous ne comprenons pas leur humanité intrinsèque ni leur force innée », raconte Mike Flanagan en entrevue au Devoir.

Cette sensibilité traverse sa version de Carrie, première adaptation télévisuelle du roman, à paraître sur Prime Video le 7 octobre. Il s’agit de sa quatrième adaptation de l’univers de King, après Gerald’s Game (2017), Doctor Sleep (2019) et The Life of Chuck (2024). Le créateur à l’origine des séries d’horreur à succès The Haunting of Hill House et The Fall of the House of Usher évoque la pression entourant une telle entreprise. « Ma relation avec Stephen King est vraiment cruciale. Je ne ferai rien tant que je n’aurai pas une excellente réponse à lui donner pour expliquer pourquoi nous allons faire [un projet] », soutient le réalisateur.

L’idée d’une série, dit-il, a pris son sens quand il a senti que l’univers de Carrie méritait d’être réactualisé à la lumière de l’expérience des élèves états-uniens d’aujourd’hui : celle d’un monde marqué par l’omniprésence parfois cruelle des réseaux sociaux, la montée des fusillades en milieu scolaire et la polarisation de la société, qui pénètre naturellement les murs de l’école.

« Mon fils aîné était sur le point d’entrer au secondaire. Je réfléchissais au monde dans lequel il allait plonger et à combien ce monde était différent de celui que j’avais connu à l’école secondaire, au milieu des années 1990. [...] Quand on prend en compte la manière dont notre monde a été radicalement remodelé par l’ère numérique et les différents outils dont disposent désormais les jeunes et les adultes pour se tourmenter et se faire du mal les uns aux autres, j’ai eu l’impression que nous racontions une histoire qui, soudain, semblait très actuelle. »

Une relation mère-fille revisitée

Déclinée en huit épisodes, la série voit la jeune Carrie White entrer dans cet environnement impitoyable après la mort subite de son père, qui les force, elle et sa mère, à sortir de la maison où elles vivaient jusqu’ici en réclusion. Immanquablement, l’éducation conservatrice et fondamentaliste donnée par ses parents et sa méconnaissance du monde d’aujourd’hui font vite de l’adolescente une cible pour ses camarades.

La liberté offerte par la télévision permet à Mike Flanagan de se distinguer des adaptations précédentes en approfondissant à la fois les relations entre personnages et l’univers surnaturel de Stephen King. Le destin de Carrie, notamment, s’inscrit dans celui d’une lignée de femmes qui possèdent des pouvoirs surnaturels et qui auraient été persécutées pour cette raison. Le choix ajoute une autre couche d’interprétation féministe au récit de King, qui a déjà alimenté, au fil des ans, des discussions sur la répression et la rage féminine.

Au cœur de l’histoire, la relation conflictuelle entre Carrie et sa mère, Margaret, est par ailleurs présentée sous un éclairage plus ambivalent et empathique. Interprétée par Samantha Sloyan, une collaboratrice de longue date de Mike Flanagan, la mère conserve une vision chrétienne fondamentaliste du monde et contrôle durement la vie de Carrie, mais possède aussi un instinct protecteur qui l’amène à défendre férocement sa fille.

« Dans notre histoire, Margaret White aime sa fille et veut qu’elle soit en sécurité, explique Mike Flanagan. La question était donc de savoir comment [le spectateur] pouvait être d’accord avec une bonne partie de ce qu’elle dit tout en étant en désaccord […] avec la manière dont elle choisit d’exprimer cet amour. »

L’actrice canadienne Summer H. Howell, sélectionnée au terme d’un processus impliquant plus de 1400 candidates, cultive cette même ambiguïté dans son interprétation. « Summer me demandait : “Est-ce que le public est censé vouloir me protéger ou avoir peur de moi ?” raconte Mike Flanagan. Et la réponse était : “Les deux.” »

« Il n’y a pas de monstres »

« Nous étions tous d’accord là-dessus, tant au sein de l’équipe de scénaristes qu’avec les acteurs : dans notre version de Carrie, il n’y a pas de monstres. Tous les personnages […], dont ceux qui ont si souvent été présentés comme monstrueux par le passé, sont complexes et suscitent la sympathie », renchérit le cinéaste, qui a récemment affirmé dans la presse vouloir décliner l’histoire en trois saisons.

Au fil des huit épisodes que Le Devoir a pu visionner, il y a certainement une volonté de faire comprendre les motivations et les parcours des personnes gravitant autour de Carrie, de son amie Sue Snell à son intimidatrice, Chris Hargensen. La série privilégie ici une approche et une facture visuelle réalistes, avec sa part d’éléments surnaturels et d’horreur. En parallèle, Mike Flanagan nous plonge dans les coulisses de l’administration scolaire, en suivant la trajectoire du directeur et de membres du personnel qui tentent, tant bien que mal, de composer avec l’intimidation vécue par Carrie, la violence des réseaux sociaux et les récriminations des parents.

« On pourrait regarder [les personnages] et se dire : “Si j’avais pris d’autres décisions, si j’en étais à une autre étape de ma vie, je leur ressemblerais peut-être plus que je ne voudrais l’admettre.” C’était en quelque sorte le cœur de ce que nous voulions faire avec cette série », résume le cinéaste.

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