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Je pense être quelqu'un de modéré. Je n'ai aucun goût pour la vindicte populaire, cette exaltation de la parole qui parle plus vite qu'elle ne pense. Je ne crois ni au grand soir ni aux idées toutes faites qui prétendent tout régler d'un coup de baguette magique. J'ai foi dans la politique, cet exercice qui préside à nos destinées en s'efforçant de rendre nos vies collectivement meilleures. Et s'il m'arrive parfois d'être outrancier, c'est généralement vers moi que ma colère se porte.
J'ai aussi mes limites, un seuil de tolérance au-dessus duquel je perds toute patience et parfois toute raison. Dire que ce palier a été allègrement franchi lors de l'épisode caniculaire serait en dessous de la vérité. À dire vrai, je bous encore, j'éructe, je fulmine, je vitupère. J'enrage. Et les premiers à subir cette tempête sont avant tout nos élus, nos présidents, nos ministres, tous ceux qui ont été aux responsabilités lors des dernières décennies.
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Pas un pour rattraper l'autre. J'ai beau chercher, je ne comprends ni n'admets leur paresse, leur aveuglement, leur bêtise, leur impéritie face aux défis lancés par le changement climatique. Tout était là sous leurs yeux, les rapports du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), les alertes répétées des scientifiques, la montée constante des températures, le réchauffement des océans… Et pourtant, devant cette avalanche de faits, cette accumulation de preuves, ils sont restés les bras ballants, incapables d'adopter la moindre mesure à même d'atténuer leurs effets.
Il faudra qu'ils nous expliquent, après quelles aberrations, un pays aussi développé que la France, tolère que ses hôpitaux ne disposent pas tous de chambres climatisées. Canicule ou pas, un été a toujours des jours de chaleur qui mettent les organismes à rude épreuve. Comment concevoir que l'on n'ait jamais rien entrepris pour permettre aux malades d'affronter ce défi dans les meilleures dispositions possibles? À croire que nul dans les hautes sphères du pouvoir ne n'est jamais retrouvé cloué au lit dans une chambre d'hôpital transformée en fournaise.
Peut-être aussi ne connaissent-ils personne qui, l'âge venant, n'a d'autre choix que de vivre en Ehpad. Ils auraient su que la loi oblige ces établissements à disposer d'une seule pièce climatisée, le reste, tout le reste, du réfectoire aux chambres, demeure condamné à subir les assauts de la chaleur. Qui s'imagine sur ses vieux jours affronter à la seule force de sa volonté des températures caniculaires? Qui aimerait goûter à ce corps-à-corps avec la mort où, peu à peu, le cœur cède sous les coups de boutoir d'une chaleur infernale?
Sommes-nous gouvernés par des charlatans ou par des énarques au cœur si sec que rien ne les atteint, ni les râles de souffrance des patients hospitalisés ni la lente agonie de vieillards claquemurés dans leur chambre? Même le plus implacable des tyrans aurait plus de commisération envers ces gens-là que cette cohorte de ministres qui, tous bords confondus, dans leur parfaite et cruelle et stupide indifférence, n'ont rien entrepris pour climatiser ces endroits où la maladie, la vieillesse, la fatigue ou la douleur poussent les corps dans leurs derniers retranchements.
Non, le personnel politique n'a aucune excuse à avancer. Les morts de cette canicule, ceux déjà répertoriés et ceux à venir, sont les leurs, les enfants de leur inaction. Un État qui refuse d'alléger les souffrances des plus fragiles de ses citoyens est un État qui se dérobe à sa fonction première, celle de protéger chacun devant les vicissitudes de l'existence. L'État n'a pas failli, il a trahi la confiance mise en lui. Il a laissé la mort travailler sans rien lui opposer, sinon des déclarations creuses ou des promesses vaines.
Cet abandon a le goût amer des défaites. On sort de cette canicule lessivés, anéantis de fatigue, mais aussi abasourdis face à l'incompétence de nos dirigeants, ceux d'aujourd'hui comme ceux d'hier. Engoncés dans leurs certitudes de hauts fonctionnaires élevés au bon grain de la dépense publique utilisée à tort et à travers, aveuglés par leurs réflexes idéologiques de militants ivres de mensonges érigés comme des vérités indiscutables, isolés dans leur tour d'ivoire où l'hiver et l'été se passent dans le confort douillet de ministères dûment chauffés ou climatisés selon la saison, ils en sont venus à tout ignorer du monde réel et de ses difficultés.
Nous voilà à vivre dans un pays où la justice, l'éducation ou la santé sont en état de mort cérébrale. Plus rien ne fonctionne. Des violeurs se promènent en liberté, des diplômes sont attribués comme des bons de réduction dans un supermarché, des hôpitaux abritent des malades condamnés à dépérir dans des chambres surchauffées, les déficits se creusent comme atteints d'incontinence… Et, dans ce grand délitement, personne ne semble avoir la moindre solution à proposer, sinon des mesures d'un populisme décomplexé.
J'espère me tromper, mais cette canicule aura marqué une césure entre le peuple et ses gouvernants. Un lien s'est brisé. Chacun, dans son appartement transformé en bouilloire, aura senti le poids de l'inaction de l'État, sa parfaite impréparation, sa totale désorganisation. Lors de la crise énergétique de 2022, des ministres fort inspirés étaient venus sur les plateaux de télévision affublés d'un col roulé, un sommet de tartufferie. Cette fois, ils n'ont pas poussé l'indécence à défiler à poil. Ils auraient pourtant dû. Nuls et nus, je ne connais pas de meilleure image pour me les représenter.
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