«Comment ça va la famille? Ça fait un bail.» A peine débarquée sur l’Asse, Keny Arkana nous rappelle pourquoi on est là: pour du rap, et des retrouvailles. Hormis Yamê et sa voix élastique, pas de jeune flamme du hip-hop, de nouvel acronyme à la mode sur la Grande scène. Ce vendredi soir, l’heure est aux vieux copains. Qu’on attendait de pied ferme… ou qu’on avait un peu perdu de vue.
Pas étonnant: Keny Arkana est un esprit insaisissable. Depuis son dernier Paléo il y a 9 ans, la Marseillaise, rappeuse contestataire des années 2000, n’a fait que de brèves apparitions, posant ses rimes sur une compilation de Jul – seule femme sur 50 invités –, annonçant un album jamais venu, puis sa décision de s’exiler en Argentine pour échapper au vaccin Covid. Finalement, Keny la baroudeuse n’a pas quitté la cité phocéenne. Au point de voir s’éroder, dans le mistral, l’âge et les habitudes, sa nature frondeuse?
Lire aussi: disiz et Theodora, un «Melodrama» en deux actes à PaléoAucune chance. Elle arrive en scandant son mantra de toujours, qui s’étale aussi sur son t-shirt et ceux de ses musiciens: «la rabia del pueblo» – la rage du peuple. Le nom d’un collectif altermondialiste créé dans sa ville en 2004 et dont elle deviendra l’ambassadrice. A l’époque, dans la France de Sarko, le mouvement veut croire qu’une autre voie est possible. C’est ce mal de vivre, cette révolte et cet espoir humaniste qu'elle insuffle dans Entre ciment et belle étoile (2006). Un premier album qui raconte son enfance cabossée en foyers, l’oppression capitaliste, le besoin de liberté – et de «karchériser l’Elysée». A côté, Marine de Diam’s fait figure de tract gentillet. Keny Arkana, sa verve antisystème et son bandeau de pirate: la légende était née.
«Tchao tchao» au quotidien morose
Vingt ans plus tard, elle n’a pas viré de bord et semble toujours en rogne. «Fille de la foudre, je crache des éclairs/Mais qui a, mais qui a cru que j’étais dead?» balance-t-elle dans Foudroie les (2025), morceau comme une piqûre de rappel. Le corps est tendu, le regard droit, le flow viscéral.
Keny Arkana a fait de ses combats des hymnes. Dès les premières notes de piano, la plaine reconnaît La Mère des enfants perdus, hommage à la rue où elle a trouvé le rap, et un refuge. Pareil pour le sautillant Je me barre, tube irrésistible qui dit «tchao tchao» au quotidien morose. Le quadras, venus en nombre, jubilent et lèvent leurs majeurs.
Les morceaux alternent entre refrain mélodique, instru old school et couleurs reggae. Toujours, les mots sont maîtres, urgents, habités. Keny, 43 ans, tient le rythme effréné – à peine besoin du MC venu la soutenir. On court même après elle, incapable d’attraper chaque phrase, chaque uppercut. Mais on saisit l’idée. Le mépris de ceux qui «abusent du pouvoir comme les flics, les ministres», l’estocade aux artistes («on les emmerde, ils prennent jamais position»), la prière à la Pachamama, l’appel à briser ses chaînes. Quelques quinquennats plus tard, rien n’est apaisé. Quand seule face au public, Keny Arkana chante cette flamme restée «allumée même sous la pluie», on mesure, émus, l’intensité de la lutte.
Keny Arkana et son éternel bandeau de pirate de la rime. — © JEAN-CHRISTOPHE BOTT / keystone-sda.ch
D’abord un peu éparse, la foule se range derrière elle, scande le nom de cette Fille du vent, insoumise et infatigable. Keny est touchée mais s’inquiète du message. «Vous vous rappelez les paroles? Et votre cœur, il se rappelle des paroles? Paléo, c’est plus que des mots.» Au moment de reprendre La Rage, craché sur des riffs du diable, plus de doutes: le feu brûle encore.
Combattre les démons intérieurs
Quand paraissait Entre ciment et belle étoile, Orelsan, exact contemporain de Keny Arkana, sortait son premier clip sur Youtube, Ramen. Pas de cri militant mais l'ego-trip d'un anti-héro coincé dans sa chambre. On y décèlait déjà la patte du rappeur de Caen, entre autodérision et humour noir. Autant observateur acide que mélodiste populaire, Orelsan s'est construit en deux décennies un large public, comme rarement dans le rap.
Du pain béni pour le festival, qui l'invitait vendredi pour la cinquième fois. Un retour en terrain conquis, preuve avec son maillot estampillé Paléo, collaboration avec sa marque de vêtement, Avnier, et le designer suisse Strappazzon. Outre le t-shirt, le rappeur emmenait sur l'Asse La Fuite en avant, son cinquième album paru l'automne dernier. Un disque concept, intimement lié à son second long-métrage, Yoroï. L'histoire d'un rappeur qui part s'installer au Japon avec sa compagne enceinte et tombe sur une armure antique qui, une fois enfilée, lui colle à la peau. Dès lors, il est condamné à affronter, toutes nuits, d'étranges démons. En réalité, les démons sont intérieurs, et c'est cette métaphore que file Orelsan. Y compris durant le show, très scénarisé et calqué sur son film.
Lire aussi, sur Orelsan: «Montre jamais ça à personne», l’irrésistible ascension d’un perdantSon arrivée est déjà un plan-séquence, tandis qu'il passe d'un bar en coulisses à la Grande scène sur une voiturette, envoyant au passage un ou deux types au tapis. «Deviens meilleur», enjoint le morceau d'ouverture, dans une ambiance Street Fighter.
Alter ego diabolique
Suivra un récit en quatre chapitres, avec le héros en armure comme fil rouge. Un peu ténu, il faut l'avouer. L'occasion surtout de mettre le paquet visuellement: ici juché sur un bus, là arpentant sa maison japonaise (virtuelle) – «ça ressemble un peu à Neuchâtel...?» – Orelsan s'offre même des cascadeurs pour des scènes de rixe. Lui donne aussi de sa personne, courant beaucoup, s'essoufflant un peu.
Sur l'album, moins politique, plus introspectif encore que le précédent, Orelsan dévoile sa peur de devenir père. Pas de ça ici, et certains titres choisis manquent d'épaisseur. Mais avec le saisissant Le Pacte, chronique sur les revers de la célébrité, on retrouve la facette acide et implacable du rappeur. Puis celle de fêtard accro avec Yamê, invité sur scène pour le groovy Encore une fois. Orelsan, l'art du grand écart.
Le film est déjà décousu alors autant placer quelques tubes: Basique, La quête, Fête de famille, Jour meilleur en karaoké géant. Sama, un genre d'alter ego diabolique, tente de gâcher la fête en insultant le public et en chantant sa haine. Le jeu fait un peu forcé. Mais si les créatures sont des gimmicks, les angoisses, elles, sont bien réelles. Les morceaux où elles s'exposent comptent parmi les plus marquants du concert. «J'passe ma vie à fuir des monstres/Donc j'panique quand la nuit tombe», raconte Orelsan dans Les Monstres. La ballade, simple et sincère, est de celles qui se chantent et se ressentent. Orelsan, comme Keny Arkana, est redoutable quand il rassemble.


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