On imagine souvent que les grandes tragédies de la Seconde Guerre mondiale se sont jouées loin de nos campagnes, dans les camps d’Europe de l’Est ou sur les champs de bataille. Pourtant, à quelques dizaines de kilomètres seulement au nord de Paris, dans le calme trompeur de l’Oise, un drame d’une ampleur méconnue s’est déroulé entre les murs d’un immense établissement. Là, sous les toits de dizaines de pavillons, des milliers d’hommes et de femmes ont vécu, puis péri, dans un silence assourdissant. Ce lieu, c’est l’hôpital psychiatrique de Clermont-de-l’Oise, longtemps le plus grand de France, dont les pavillons abritaient plus de quatre mille malades à l’aube de l’Occupation. Derrière ces chiffres se cache une histoire que la mémoire collective a longtemps préféré ignorer.
Un géant psychiatrique surgi des champs de l’Oise
Tout commence au milieu du XIXe siècle. En 1861, on érige à Clermont-de-l’Oise un établissement destiné à accueillir les malades mentaux, à une époque où la psychiatrie balbutie encore et où l’on enferme volontiers ceux que la société ne sait pas comprendre. Rapidement, ce complexe prend une dimension colossale. Il devient le plus grand asile d’Europe au XIXe siècle, puis le plus vaste hôpital psychiatrique de France durant la première moitié du XXe siècle.
Contrairement à l’image austère que l’on associe aux asiles, Clermont fonctionne comme une véritable petite cité autonome. On y cultive la terre, on y élève du bétail, on y produit une bonne partie de la nourriture consommée sur place. Les patients participent aux travaux agricoles, dans une logique que l’on qualifierait aujourd’hui de thérapeutique. Ce modèle presque autarcique fait alors la fierté de l’établissement. Personne ne se doute que cette organisation, si solide en apparence, va bientôt s’effondrer comme un château de cartes.
Une ville dans la ville : 4 444 patients sous un même toit
Difficile d’imaginer l’échelle du lieu. En 1940, l’établissement compte autour de 4 444 malades, un chiffre qui grimpe même jusqu’à près de 4 484 personnes hébergées. Autant dire une petite ville entière, avec ses rues, ses bâtiments alignés, ses cuisines gigantesques et son organisation minutieuse. Chaque pavillon accueille des dizaines de pensionnaires, répartis selon leur état, leur sexe et la nature de leurs troubles.
Parmi cette multitude anonyme se trouvent des destins singuliers. C’est ici, dans une annexe du complexe, que fut internée Séraphine Louis, la fameuse Séraphine de Senlis, cette femme de ménage devenue peintre visionnaire, dont les toiles fleuries sont aujourd’hui admirées dans les musées. Entrée en 1932, elle incarne à elle seule la fragilité de ces existences que l’Histoire allait broyer. Derrière chaque numéro de pavillon, il y avait un visage, une trajectoire, parfois un talent insoupçonné.
Quand l’Occupation transforme l’asile en mouroir
Puis vient la guerre, et avec elle le rationnement. Dès le début de l’Occupation, les malades des hôpitaux psychiatriques reçoivent des rations bien inférieures à celles des hôpitaux généraux, elles-mêmes déjà en deçà de ce dont disposait la population. Or, ces patients affaiblis, souvent incapables de se débrouiller seuls ou de se plaindre, sont les premières victimes de cette pénurie organisée. À Clermont, la situation s’aggrave encore : la production agricole s’effondre, faute de carburant pour les tracteurs et de fourrage pour nourrir les chevaux.
Les conséquences sont terribles. Le taux de mortalité, qui n’était que de 5,4 % en 1938, atteint un vertigineux 26,6 % en 1941-1942. Autrement dit, plus d’un patient sur quatre meurt en une seule année. Au total, environ 3 500 personnes périssent durant l’Occupation, principalement de faim et d’épuisement. Hélène Guerrier, âgée de trente-sept ans seulement, s’éteint de cachexie en ne pesant plus que 36 kilos. Séraphine de Senlis, elle, meurt en décembre 1942, à 78 ans, dans un dénuement absolu. Une photographie de 1944 montre des corps décharnés qui évoquent, de façon glaçante, les rescapés des camps.
Ce que révèle la tragédie oubliée de Clermont
À l’échelle nationale, ce sont environ 45 000 malades mentaux qui sont morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques français durant cette période sombre. Longtemps, on a parlé d’une « extermination douce » orchestrée par le régime de Vichy. Cette lecture mérite pourtant d’être nuancée. Plutôt qu’un plan d’extermination délibéré, l’hécatombe semble découler d’un enchaînement de privations, d’indifférence et de choix administratifs qui plaçaient systématiquement ces malades en bas de l’échelle des priorités.
Cette distinction ne diminue en rien l’horreur du drame. Elle interroge plutôt notre rapport aux plus vulnérables en temps de crise. Que révèle une société sur elle-même lorsqu’elle laisse mourir de faim ceux qui ne peuvent ni se défendre ni protester ? La mémoire de ces disparus a longtemps sombré dans l’oubli, jusqu’à ce qu’un hommage officiel leur soit enfin rendu au Trocadéro, en décembre 2016.
Derrière ses pavillons alignés et ses chiffres impressionnants, Clermont-de-l’Oise nous rappelle que les grandes catastrophes ne se jouent pas toujours loin de chez nous. Parfois, elles se déroulent à portée de train de la capitale, dans le silence des institutions. En redonnant un nom et un visage à ces oubliés, ne réparons-nous pas, un peu, l’indifférence d’hier ?


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