À trois kilomètres de la gare d’Uyuni, dans le sud de la Bolivie, des carcasses de fer rongées par le sel s’alignent sur le sable comme un troupeau figé. Uyuni se situe à une altitude de 3 656 mètres au-dessus du niveau de la mer, dans les Andes. Sur ce terrain vague sans clôture ni gardien, à environ 3 700 mètres d’altitude, plus de cent trains, wagons et locomotives abandonnés attendent depuis des décennies que quelqu’un vienne les récupérer. Personne n’est jamais venu.
À retenir
- Comment plus de 100 locomotives britanniques se sont retrouvées fossilisées dans le désert bolivien ?
- Un projet de recyclage des années 1940 resté à l’état de carcasse : la vraie histoire du cimetière d’Uyuni
- Le sel du Salar achève ce que l’abandon administratif a commencé : la lente corrosion de l’empire ferroviaire
Sommaire
- Un empire ferroviaire construit par des ingénieurs anglais
- L’effondrement minier qui a tout figé
- Le sel et le vent, plus efficaces que n’importe quel démolisseur
- Un site à ciel ouvert, sans ticket ni barrière
Un empire ferroviaire construit par des ingénieurs anglais
L’histoire commence à la fin du XIXe siècle, quand la Bolivie rêve encore d’un accès direct à l’océan Pacifique. Les lignes de chemin de fer, construites entre 1888 et 1892, ont été bâties par des ingénieurs britanniques invités par les compagnies ferroviaires Antofagasta et Bolivia, financées par des capitaux anglais. Le président bolivien de l’époque, Aniceto Arce, y voit un levier de modernisation totale du pays : les installations ferroviaires font partie des priorités de son gouvernement dès septembre 1888, et la quasi-totalité des recettes fiscales nationales sont affectées à ces chantiers.
Le 20 novembre 1890 marque un tournant. La première ligne de chemin de fer bolivienne relie Antofagasta à Uyuni, qui accueille son premier train ce jour-là. Uyuni devient alors un nœud stratégique. Le président Arce veut doter la Bolivie d’un réseau ferroviaire à la pointe de la technologie, avec Uyuni comme hub principal, et la Bolivian Railway Company invite des ingénieurs venus d’Angleterre pour construire ces lignes. Quatre axes finissent par converger vers la ville : vers La Paz, vers le port chilien d’Antofagasta, vers Potosí et sa mythique montagne d’argent du Cerro Rico, et vers Villazón, à la frontière argentine.
Ces locomotives à vapeur, lourdes machines rivetées conçues pour rouler sous la pluie anglaise, transportent alors l’argent et l’étain extraits des mines de l’Altiplano. La voie ferrée entre Pulacayo et Uyuni sert d’artère vitale pour l’exploitation minière régionale : chargés d’argent, d’étain et d’autres minerais, les trains traversent les paysages arides pour rejoindre les marchés mondiaux via le port d’Antofagasta. dans les années 1930, la ville vit son âge d’or : Uyuni prospère comme un hub ferroviaire critique, ses machines fumant fièrement à travers l’altiplano.
L’effondrement minier qui a tout figé
Puis tout s’arrête, presque du jour au lendemain. La Bolivie a déjà perdu son accès à la mer après la guerre du Pacifique contre le Chili, mais c’est l’épuisement des gisements qui porte le coup fatal. Durant les années 1940, l’industrie minière s’effondre, en partie à cause de l’épuisement des minerais, et de nombreux trains sont abandonnés aux abords d’Uyuni, formant ce vaste cimetière. Ce n’est pas une décision planifiée, c’est un abandon par défaut : les administrateurs de la ligne pensaient créer un simple dépôt de pièces détachées, en attendant de recycler les machines endommagées. Les administrateurs de la ligne entre Antofagasta, devenue chilienne, et Uyuni voulaient créer un dépôt avec les machines rejetées dans le but de recycler leurs pièces plus tard, mais le projet a été négligé et le site systématiquement pillé.
Résultat : des machines entières, tender compris, sont restées plantées là où on les a garées un jour, sans qu’aucun projet de démontage officiel ne voie jamais le jour. Un musée a bien été évoqué à plusieurs reprises pour préserver ces reliques du début du XXe siècle, un projet de musée avait été évoqué pour protéger ces reliques issues de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, mais il n’a jamais vu le jour. Soixante-dix ans plus tard, le même vide administratif perdure.
Le sel et le vent, plus efficaces que n’importe quel démolisseur
Ce que les hommes n’ont pas fait, le climat s’en est chargé. La proximité du plus grand désert de sel du monde, le Salar d’Uyuni, transforme chaque coup de vent en agent corrosif. La forte teneur en sel de l’air accélère la corrosion des trains, les rendant encore plus rongés par le temps. Ironie du sort : ces locomotives victoriennes avaient été pensées pour affronter la pluie et le froid britanniques, pas ce cocktail d’altitude, de sécheresse et de particules salines. L’effet corrosif des vents salés venus des salars voisins a fait son œuvre, et avec le soleil impitoyable et les tourbillons de poussière épais, les trains n’ont jamais eu la moindre chance face aux éléments.
L’absence totale de surveillance a ouvert la voie à un autre phénomène, plus prosaïque : le pillage. De nombreuses pièces métalliques ont été volées, faute de clôture ou de gardiens. Chaudières éventrées, roues à rayons arrachées, plaques de métal tordues jonchent aujourd’hui le sol au milieu des carcasses. On y trouve même une légende locale tenace : selon la tradition orale, l’une de ces locomotives aurait été attaquée jadis par les célèbres hors-la-loi Butch Cassidy et Sundance Kid, dont on sait qu’ils ont bel et bien sévi dans cette région andine au début du siècle dernier.
Un site à ciel ouvert, sans ticket ni barrière
Aujourd’hui, ce no man’s land ferroviaire attire un public que ses concepteurs britanniques n’auraient jamais imaginé : les touristes. On peut explorer le cimetière de trains, sans portail d’entrée ni sécurité, gratuitement et à toute heure du jour. La quasi-totalité des agences qui organisent des excursions vers le Salar d’Uyuni y font une halte en ouverture de circuit, tôt le matin ou en fin de journée pour profiter de la lumière rasante sur la rouille.
Grimper sur les carcasses, poser pour une photo au sommet d’un tender centenaire, gratter un graffiti déjà recouvert de dizaines d’autres : rien n’est interdit, faute justement de tout gardiennage. Entre passé industriel oublié et spot photo culte, ce lieu fantomatique attire chaque année des milliers de curieux, rêveurs, photographes et voyageurs de passage, et il mérite largement le détour. Reste une question que peu de visiteurs se posent en mitraillant l’horizon avec leur téléphone : combien de ces squelettes de métal tiendront encore debout dans vingt ans, quand le sel aura fini de ronger jusqu’au dernier boulon ?
Sources : destination-bolivie.com | nomadays.fr


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