Un épais brouillard, des milliers de passagers bloqués, et au cœur du problème : un ordinateur qui tournait encore sous Windows 3.1, un système d’exploitation sorti en 1992. Ce jour-là, l’aéroport d’Orly a basculé dans une panne digne d’un musée de l’informatique, révélée par Le Canard enchaîné.
À retenir
- En novembre 2015, le logiciel DECOR, datant de 1992 et tournant sous Windows 3.1, transmettait la visibilité aux pilotes et contrôleurs d’Orly et Roissy
- Seuls trois techniciens en France étaient encore capables d’intervenir sur ce système obsolète en cas de panne
- Un brouillard survenu après une panne du vendredi soir a provoqué le déroutement de douze vols et la fermeture du tarmac d’Orly pendant plus d’une heure
Novembre 2015. Un samedi matin comme un autre à Orly, sauf que le brouillard s’invite et que rien ne va plus. Le trafic s’arrête net, au départ comme à l’arrivée. Aéroports de Paris reconnaît du bout des lèvres, sur Twitter, une panne touchant « les outils météo ». Formule pudique pour masquer une réalité bien plus savoureuse, que Le Canard enchaîné dévoilera quelques jours plus tard.
Un logiciel vieux de 25 ans pilotait la visibilité des pilotes
Le coupable s’appelle DECOR, acronyme un peu technique pour « données environnement contrôle pour Orly et Roissy ». Son rôle est pourtant vital : transmettre en temps réel aux contrôleurs et aux pilotes les informations météo essentielles, notamment la visibilité sur les pistes. Un outil interfacé directement avec Météo France.
Le problème, c’est que ce système fonctionnait avec un logiciel datant de 1992, tournant sous Windows 3.1. Pour donner une idée de l’ancienneté de la bête, ce système d’exploitation a été commercialisé par Microsoft la même année que la sortie du premier jeu vidéo Mortal Kombat. Son support officiel avait pris fin dès le 31 décembre 2001, soit quatorze ans avant la panne.
Autrement dit, un outil censé garantir la sécurité du trafic aérien reposait sur une technologie que plus aucun fabricant n’entretenait. Et cette fragilité ne concernait pas qu’Orly : le même logiciel DECOR équipait également Roissy, selon les informations du Canard enchaîné.
Trois hommes seuls au monde capables de réparer la panne
Ce qui donne toute sa saveur à cette affaire, c’est la suite racontée par l’hebdomadaire satirique. Lorsque le système est tombé en panne, seuls trois techniciens en France savaient encore comment intervenir sur ce logiciel d’un autre temps. Trois personnes, et pas une de plus, capables de remettre en marche un maillon essentiel de la sécurité aérienne.
Cette situation illustre un phénomène bien connu des informaticiens : celui des compétences qui disparaissent avec le matériel. Quand plus personne n’utilise un langage ou un système, les experts capables de le maintenir se font rares, voire introuvables. Ici, c’est tout un aéroport parisien qui dépendait de ce savoir-faire en voie d’extinction.
Interrogé par Le Canard enchaîné, le ministère des Transports avait tenté de se vouloir rassurant, assurant que la modernisation des équipements était prévue pour 2017. Une promesse qui, avec le recul, mérite d’être mise en perspective avec la suite des événements.
Un aéroport paralysé par un simple écran gelé
Dans le détail, la chronologie de l’incident mérite d’être rappelée. Le logiciel était en réalité tombé en panne dès le vendredi soir, sans conséquence immédiate puisque le trafic se poursuivait normalement. C’est le brouillard du samedi matin qui a tout fait basculer, rendant la panne soudainement critique.
Sans données fiables sur la visibilité, impossible de garantir la sécurité des manœuvres au sol et en approche. Résultat : douze vols ont dû être déroutés vers Lyon ou Roissy, et le tarmac d’Orly est resté bouclé pendant un peu plus d’une heure. Air France avait alors confirmé qu’il s’agissait bien d’une panne informatique touchant la tour de contrôle fournissant les données météo.
Ce qui frappe, c’est le contraste entre la cause, presque dérisoire sur le papier, et les conséquences bien réelles pour des milliers de voyageurs coincés au sol. Un écran figé, un logiciel d’un autre âge, et tout un pan du trafic aérien francilien suspendu à la bonne volonté de trois techniciens.
Cet épisode n’était malheureusement pas isolé. En 2018, un rapport du Sénat pointait déjà un retard technologique de vingt ans du contrôle aérien français par rapport à ses homologues européens, qualifiant les systèmes des tours et des approches de la DSNA d’obsolètes et disparates. Plus récemment, en juin 2026, un nouveau rapport de la commission des finances du Sénat chiffrait à 6,6 millions de minutes les retards accumulés par le contrôle aérien français en 2025, pointant une nouvelle fois l’obsolescence de l’architecture technique de la DSNA. Comme quoi, derrière chaque retard de vol, il y a parfois une histoire d’ordinateur qui mériterait depuis longtemps d’être changé.


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