Cinq milliards sept cents millions de dollars. Une seule journée de service opérationnel complet. Voilà le résumé, brutal, de l’histoire de la pyramide de Nekoma, ce bloc de béton posé au milieu des champs de blé du Dakota du Nord depuis plus d’un demi-siècle.
Le site s’appelle officiellement le Stanley R. Mickelsen Safeguard Complex. Il a coûté environ 5,7 milliards de dollars et son système radar avait la forme d’une pyramide. Ce montant, colossal pour l’époque, équivaut aujourd’hui à une trentaine de milliards de dollars. Le système Safeguard qu’elle contrôlait a coûté 5,7 milliards de dollars, soit 32 milliards actuels, à peu près le prix de trois porte-avions nucléaires. Trois porte-avions pour un radar qui n’aura servi, dans les faits, qu’une poignée d’heures. L’anecdote a de quoi faire grincer des dents n’importe quel contribuable américain.
À retenir
- Une structure gigantesque construite sous tension nucléaire qui a été fermée avant même d’avoir vraiment servi
- Les négociations SALT avec l’URSS ont rendu le projet caduc du jour au lendemain
- Ce monument à la paranoïa des années 1970 renaît aujourd’hui en centre de données pour cryptomonnaies
Sommaire
- Une naissance et une mort administrative en 24 heures
- Un géant de béton né de la peur nucléaire
- La détente russo-américaine, vraie responsable de l’échec
- D’un symbole de la guerre froide à une ferme de bitcoins
Une naissance et une mort administrative en 24 heures
La chronologie est presque comique, si elle n’était pas aussi coûteuse. La base militaire était la première d’un système de défense antimissile balistique (ABM) prévu en douze parties. Elle a ouvert le 1er octobre 1975. Le 2 octobre, la Chambre des représentants des États-Unis a voté sa fermeture. Vingt-quatre heures. C’est le temps qu’il aura fallu aux élus pour juger l’installation obsolète, trop chère, ou stratégiquement inutile face à l’évolution des négociations avec Moscou.
Le site n’a pourtant pas fermé ses portes du jour au lendemain. La base est restée opérationnelle jusqu’au 10 février 1976. Une autre source situe la fin définitive un peu plus tard encore : le système a été déclaré pleinement opérationnel en octobre 1975 et fermé en avril 1976. Dans tous les cas, entre l’investissement colossal consenti depuis 1970 et l’arrêt final, il ne se sera écoulé que quelques mois de service réel, pour un chantier qui en avait demandé cinq ans.
Un géant de béton né de la peur nucléaire
Le projet remonte à la fin des années 1960, en pleine paranoïa de guerre froide. Il s’agissait de protéger les silos de missiles Minuteman de la base aérienne de Grand Forks contre une frappe soviétique. Autorisé par le Congrès en 1969 et construit entre 1970 et 1974, le complexe intégrait deux radars à balayage électronique majeurs : le Perimeter Acquisition Radar, qui scrutait le pôle Nord à la recherche de missiles entrants, et le Missile Site Radar, logé dans la pyramide de béton de cinq étages. Cette structure servait de centre de commandement, dirigeant trente missiles Spartan à longue portée et seize intercepteurs Sprint à grande vitesse.
Le chantier lui-même relevait de la démesure. Il s’agissait d’un exploit d’ingénierie considérable : au plus fort des travaux, plus de 3 200 ouvriers ont peiné sous des conditions climatiques extrêmes. La construction a nécessité 714 000 pieds cubes de béton, 27 500 tonnes d’acier de renforcement et plus de 2 200 miles de câblage. Rien que la pyramide, prise isolément, représentait une dépense vertigineuse : elle a coûté à elle seule près de 140 millions de dollars, soit 800 millions de dollars actuels. Ses murs, eux, n’ont rien d’ornemental : ses murs de béton de quatre pieds d’épaisseur sont durcis contre les effets nucléaires, la structure étant composée de 27 500 livres d’acier et de 714 000 pieds cubes de béton.
La détente russo-américaine, vraie responsable de l’échec
Le gâchis n’est pas né d’une improvisation soudaine. Il découle d’un accord diplomatique qui a rendu le projet caduc avant même son achèvement. Après les négociations avec l’Union soviétique dans le cadre des pourparlers SALT de 1972, les États-Unis et l’URSS ont été limités chacun à deux sites antimissiles balistiques ; les contrats pour défendre la base de Malmstrom dans le Montana et celle de Grand Forks étant déjà signés, ces deux projets se sont poursuivis. Celui du Montana, lui, n’a jamais vu le jour : sa construction a été retardée par des conflits sociaux et n’a jamais été achevée.
Nekoma est ainsi resté l’unique exemplaire achevé d’un programme qui en prévoyait initialement douze. Le complexe de Safeguard à Nekoma, qui défendait la base aérienne de Grand Forks, est l’un des douze systèmes Safeguard prévus pour le pays, et le seul achevé. Certains anciens militaires y voient malgré tout une victoire diplomatique déguisée. Beaucoup, comme le sous-officier retraité Clinton Esckilsen, créditent le développement du programme Safeguard d’avoir amené l’Union soviétique à la table des négociations. L’argument tient la route : on a estimé que des milliards avaient été économisés en ne construisant pas les onze autres bases prévues, et près de la moitié des 5,7 milliards de dollars avait été dépensée en recherche et développement qui aurait eu lieu de toute façon. Un radar inutile, donc, mais pas forcément un argent totalement perdu, si l’on suit cette lecture optimiste des choses.
D’un symbole de la guerre froide à une ferme de bitcoins
Pendant des décennies, la pyramide a végété, vidée, pillée, livrée aux éléments dans un coin du pays où passent surtout les vents et les récoltes. Elle a été progressivement démantelée et vidée de tout élément de valeur au cours de la décennie suivante ; ses seize escaliers et poutres de soutien ont été retirés pour empêcher les visiteurs d’accéder aux différents étages, tandis que tout l’équipement sensible et les missiles étaient transférés vers d’autres bases. L’endroit a même connu des soucis environnementaux tenaces, avec plusieurs campagnes coûteuses de dépollution, retirant des millions de litres d’eau contaminée des structures souterraines.
Le site a fini par changer de mains à plusieurs reprises, jusqu’au rachat par les autorités locales du comté. La Cavalier County Job Development Authority a acheté les portions tactiques du complexe Safeguard en 2017, y compris la pyramide. Le projet le plus récent surprend autant qu’il fait sourire : le gouverneur du Dakota du Nord a annoncé qu’un développeur de centres de données spécialisé dans la cryptomonnaie et la durabilité prévoyait de transformer l’installation en centre de données sécurisé pour le calcul haute performance, avec une serre sur site chauffée par la chaleur produite par les serveurs. Un symbole de la paranoïa nucléaire des années 1970 recyclé en usine à bitcoins et légumes d’hiver : difficile d’imaginer un pied de nez plus ironique à l’histoire.
Sources : clui.org | grandforksherald.com


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