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Au fond d’une fosse du Kremlin dormait depuis 100 ans la plus grande cloche du monde, fêlée avant même d’avoir pu sonner

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Deux cents tonnes de bronze, d’argent et d’or, coulées pour ne jamais résonner. C’est l’histoire du Tsar Kolokol, la plus grande cloche jamais fondue sur Terre, qui trône aujourd’hui près du clocher d’Ivan le Grand, au cœur du Kremlin de Moscou. Une pièce maîtresse qui n’a jamais émis le moindre son, victime d’un incendie avant même d’avoir pu être suspendue à son beffroi.

Le chiffre donne le vertige : la cloche mesure 6,14 mètres de haut pour un diamètre de 6,6 mètres et pèse environ 202 tonnes. Pour donner une échelle, imaginez l’équivalent de plus de cent voitures familiales empilées en une seule masse de métal coulé. Sa fabrication, commandée par l’impératrice Anna Ivanovna, ne fut pas un caprice isolé : elle s’inscrivait dans une véritable lignée. La Tsar Kolokol succède à deux autres cloches également appelées tsar des cloches, une première au début du XVIIe siècle, et une seconde en 1654, pesant environ 130 tonnes, détruite en 1701. Chaque génération, plus grande que la précédente, semblait porter en elle la même malédiction.

À retenir

  • Comment 202 tonnes de métal précieux ont été fondues pour créer un objet jamais destiné à fonctionner
  • L’incendie qui a détruit en quelques heures ce que deux ans de travail avaient construit
  • Pourquoi même Napoléon n’a pas pu l’emporter comme trophée en France

Sommaire

  1. Un chantier titanesque confié à des artisans russes
  2. L’incendie qui a scellé son destin en une nuit
  3. Cent ans sous terre avant de revoir le jour

Un chantier titanesque confié à des artisans russes

L’entreprise dépassait les compétences habituelles de l’époque. Anna Ioanovna voulait confier la fabrication de la cloche à un mécanicien royal français, mais celui-ci jugea impossible de réaliser une cloche d’une telle taille. Le refus parisien laissa la place aux artisans locaux. En 1733, la tâche fut confiée aux maîtres fondeurs Ivan Motorine et son fils Mikhaïl, forts de leur expérience dans la coulée de canons en bronze. Une fosse de 10 mètres de profondeur fut creusée, avec un moule d’argile et des parois renforcées de terre battue pour résister à la pression du métal en fusion.

La composition de l’alliage a de quoi surprendre. Pour obtenir les métaux nécessaires, en plus des morceaux de l’ancienne cloche, 525 kilogrammes d’argent et 72 kilogrammes d’or furent ajoutés au mélange. Une fortune littéralement fondue dans le bronze, pour un objet qui ne servira jamais à sonner l’heure ou appeler les fidèles. Le chantier lui-même fut chaotique : après des mois de préparation, la coulée débuta fin novembre 1734. La première tentative échoua, et le projet resta inachevé quand Ivan Motorine mourut en août 1735. Son fils Mikhaïl poursuivit le travail, et la seconde tentative de coulée réussit le 25 novembre 1735. Deux ans d’efforts, une mort en cours de route, pour un résultat qui ne tiendra même pas deux ans de plus avant de se briser.

L’incendie qui a scellé son destin en une nuit

Le drame se joue en mai 1737, alors que la cloche, encore suspendue au-dessus de sa fosse pour refroidir, attend ses dernières finitions. En mai 1737, un terrible incendie connu sous le nom de Troitski se déclara et se propagea aux bâtiments du Kremlin. Pendant l’extinction du feu, de l’eau froide tomba sur la cloche elle-même. La différence de température provoqua sa fissure, et un énorme morceau de 11,5 tonnes s’en détacha. Un choc thermique brutal, presque absurde dans sa mécanique : on voulait sauver la cloche des flammes, on l’a condamnée au silence pour toujours.

Les analyses menées bien plus tard confirment l’ampleur des dégâts. Le fragment perdu, à lui seul, pèse plus lourd que la plupart des cloches en activité dans le monde aujourd’hui. Le feu brûla les supports en bois, et la cloche endommagée retomba dans sa fosse de coulée. Le Tsar Bell resta dans sa fosse pendant près d’un siècle. Un siècle entier passé sous terre, oubliée, alors que Moscou traversait guerres, incendies et occupations. Des tentatives infructueuses pour la remonter eurent lieu en 1792 et 1819, et Napoléon Bonaparte, lors de son occupation de Moscou en 1812, envisagea de l’emporter comme trophée en France, mais ne put le faire en raison de sa taille et de son poids. Même l’empereur français, habitué à ramener butins et œuvres d’art conquises, a dû s’incliner devant deux cents tonnes de bronze coincées dans la terre.

Cent ans sous terre avant de revoir le jour

Ce n’est qu’au tsar suivant que l’on trouve enfin une solution technique. Au début du XIXe siècle, le tsar Alexandre Ier a commandé qu’une échelle descendant vers la cloche soit construite, pour que les curieux puissent y jeter un œil. La cloche brisée devient alors une curiosité populaire, presque une attraction avant l’heure, visitée depuis le fond de son puits.

Il faudra attendre l’expertise d’un architecte français pour résoudre l’énigme technique. Elle fut finalement soulevée avec succès durant l’été 1836 par l’architecte français Auguste de Montferrand et placée sur un piédestal de pierre, le même homme qui avait déjà signé la cathédrale Saint-Isaac de Saint-Pétersbourg. Même cette extraction ne se fit pas sans accroc : le premier levage fut un échec ; puis le dispositif fut amélioré et la cloche fut finalement extraite de sa fosse de moulage. Depuis, elle n’a plus bougé, exposée telle quelle, fissure et fragment détaché compris, comme une cicatrice assumée plutôt que dissimulée.

Le résultat de cette histoire tourmentée a de quoi faire sourire, ou grincer des dents selon le point de vue. Comme le résumait joliment un contemporain de l’époque, Voltaire plaisantait que les deux plus grands objets du Kremlin étaient une cloche qui n’avait jamais sonné et un canon qui n’avait jamais tiré. Aujourd’hui encore, des chercheurs américains ont tenté de recréer numériquement le son que cette masse de bronze aurait pu produire si elle avait un jour retenti. Une manière de faire enfin entendre, presque trois siècles plus tard, la voix d’un monument condamné au silence dès sa naissance.

Sources : fr.gw2ru.com | aroundus.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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