Chaque année, entre juin et octobre, un phénomène hydrologique unique au monde se joue au centre du Cambodge. Le Tonlé Sap, plus grand lac d’Asie du Sud-Est, voit son cours s’inverser : au lieu de se déverser dans le Mékong, c’est le fleuve qui remonte vers lui et le gonfle. Résultat, la surface du lac passe de 2 700 km² en saison sèche à environ 16 000 km² au pic de la mousson, soit près de six fois sa taille initiale. Ce mécanisme, que les habitants comparent volontiers à un battement de cœur, structure depuis des siècles l’agriculture, la pêche et jusqu’à l’organisation sociale de millions de Cambodgiens.
Le principe est simple sur le papier. Chaque année, l’expansion du Tonlé Sap commence quand le niveau du Mékong dépasse celui de la rivière qui draine le lac, ce qui pousse la rivière Tonlé Sap à inverser son cours et à faire refluer l’eau du Mékong vers le lac. Cette inversion est le moteur des pêcheries robustes du Mékong, faisant du Tonlé Sap la plus grande pêcherie intérieure au monde. Mais ce battement s’affaiblit. Année après année, la crue peine à atteindre son niveau habituel, et parfois elle n’y parvient plus du tout.
À retenir
- Le débit de retour du Mékong vers le Tonlé Sap a chuté de plus de la moitié en six décennies
- L’extraction de sable s’avère aussi destructrice que les barrages eux-mêmes
- Des villages entiers abandonnent la pêche : certains pêcheurs envisagent l’exil ou l’usine
Sommaire
- Un fleuve verrouillé, un lac qui se rétrécit
- Ce que les villages encaissent, un par un
- Une pêche toujours vitale, mais de plus en plus fragile
Un fleuve verrouillé, un lac qui se rétrécit
Les chiffres publiés par la Commission du Mékong donnent la mesure du recul. Une étude parue dans Hydrology and Earth System Sciences a comparé six décennies de données, de 1960 à 2019. Ses auteurs montrent que le débit de retour annuel moyen du Mékong vers le Tonlé Sap a diminué de 56,5 %, passant de 48,7 km³ en 1962-1972 à 31,7 km³ en 2010-2018, entraînant une baisse de 1,05 m des niveaux d’eau en saison humide entre 2010 et 2019 par rapport à 1996-2009, ce qui correspond à un rétrécissement de 20,6 % de la surface du lac. La saison des crues elle-même s’est raccourcie : la durée de la période d’inondation a diminué d’environ 26 jours à Kampong Cham et 40 jours à Chaktomuk, la saison commençant plus tard et se terminant bien plus tôt.
Les barrages construits sur le haut Mékong, en Chine et au Laos, retiennent une partie de l’eau qui devrait alimenter cette pulsation. En amont, la rétention d’eau par des barrages majoritairement chinois et laotiens perturbe significativement le cycle naturel des crues, réduisant les apports saisonniers cruciaux dont dépendent les communautés locales pour leur subsistance. Une étude publiée fin 2025 dans Nature Sustainability apporte toutefois une nuance de taille : le principal accusé n’est peut-être pas là où on le pensait. Les chercheurs ont calculé qu’entre 1998 et 2018, l’abaissement du lit du Mékong, causé par l’extraction de sable et le piégeage des sédiments en amont, a réduit le débit de retour de 40 à 50 %. Et la tendance s’aggrave : les projections à l’horizon 2038, avec un abaissement supplémentaire du lit dû à l’extraction continue de sable, prévoient un déclin du débit de retour de 69 % par rapport à 1998. Le sable, extrait en masse pour alimenter les chantiers de béton de la région, s’avère donc un facteur au moins aussi destructeur que les barrages eux-mêmes, quand ce n’est pas davantage.
Ce que les villages encaissent, un par un
Ces chiffres macroscopiques se traduisent très concrètement dans la vie des habitants du lac. En 2019, une année de sécheresse combinée à une gestion agressive des barrages en amont, le lac est resté chaud, peu profond et privé d’oxygène, et les pêcheries du Tonlé Sap ont été estimées avoir décliné de 80 à 90 % cette année-là. À Phat Sanday, un village flottant du lac, Han Vy, mère de sept enfants, résume l’inquiétude permanente qui pèse sur ces familles : « Nous sommes constamment inquiets. Le lac nous nourrit ; il fait partie de nous. »
À Kampong Prohoc, un autre village du lac, Nai Sina, un jeune pêcheur, envisage désormais de partir travailler à l’étranger si la crue ne revient pas à la normale, comme le rapportait déjà National Geographic il y a plusieurs années. Le scénario se répète ailleurs sur les rives : des familles entières abandonnent la pêche pour l’usine, quand elles ne s’endettent pas en attendant une saison meilleure. Puthy San, qui dirige les programmes de réduction des risques de catastrophe pour ActionAid au Cambodge, décrit une réalité où « les pêcheurs sont contraints d’emmener toute leur famille pêcher avec eux, même les enfants », tandis que d’autres migrent vers les usines de la région.
L’exemple le plus brutal reste celui du barrage du Bas Sesan II, achevé en 2018 sur deux affluents majeurs du Mékong au Cambodge. Le réservoir du barrage, couvrant environ 300 km², a inondé plusieurs villages, forçant environ 860 familles à déménager. Un canal censé permettre aux poissons de contourner l’ouvrage s’est révélé insuffisant : les captures de poisson en amont ont fortement chuté après la mise en service du barrage, entraînant une perte de revenus de 100 à 200 dollars par mois et des coûts alimentaires plus élevés, un canal construit pour permettre la migration des poissons autour du barrage transportant souvent trop peu d’eau pour constituer un substitut suffisant. Pour des foyers qui vivaient déjà avec des marges très fines, cette somme représente parfois la moitié du budget mensuel.
Une pêche toujours vitale, mais de plus en plus fragile
Le Tonlé Sap reste, malgré tout, un colosse alimentaire. La récolte annuelle de pêche, d’au moins 300 000 tonnes métriques, représente environ deux fois les captures d’eau douce combinées du Canada, du Mexique et des États-Unis, selon les estimations citées par le chercheur Brian Eyler du Stimson Center. C’est dire l’ampleur de ce qui est en jeu si le déclin se poursuit. En août 2024, les relevés de la Commission du Mékong montraient que la rivière Tonlé Sap se situait environ deux mètres en dessous de sa moyenne saisonnière, un écart que Brian Eyler qualifie sans détour : « le pic de la crue annuelle n’atteint pas sa hauteur normale au moment où il le devrait, et il atteint rarement sa hauteur normale au cours de la saison humide. »
Face à la pression publique, le gouvernement cambodgien a suspendu jusqu’en 2030 tout projet de barrage sur le cours principal du Mékong, y compris celui de Sambor, situé à seulement 150 kilomètres du lac. Une décision saluée par les ONG environnementales, mais qui ne traite qu’une partie du problème : tant que les dragues continueront de racler le lit du fleuve pour extraire du sable de construction, le lac continuera de perdre son souffle, village après village, quel que soit le sort réservé aux futurs barrages.
Sources : doaj.org | nature.com


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