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Au bord des littoraux tropicaux dorment 250 000 hectares de bassins à crevettes abandonnés que seule la marée pourrait ranimer

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Sous les tropiques d’Asie du Sud-Est dort depuis le milieu des années 1990 un immense damier de terre et d’eau saumâtre que seule la marée pourrait réveiller. Les dégâts accumulés ont laissé au monde environ 250 000 hectares de bassins à crevettes abandonnés, une surface comparable à celle du Luxembourg tout entier, figée entre deux eaux depuis que l’industrie a plié bagage. Digues effondrées, vannes rouillées, plans d’eau stagnants : le paysage a quelque chose d’un chantier naval fantôme, sauf qu’ici c’est la mer qui a été chassée, pas les navires.

À retenir

  • Pourquoi une simple excavation de 25 centimètres multiplie par 100 la régénération des mangroves
  • Le virus qui a anéanti l’industrie de la crevette en quelques années, laissant des cicatrices géantes
  • Pourquoi la nature seule ne peut pas récupérer ces terres sans intervention humaine

Sommaire

  1. Une ruée sur l’or rose qui a laissé des cicatrices de boue
  2. Pourquoi la nature ne reprend pas ses droits toute seule
  3. Rouvrir la digue, laisser entrer la mer

Une ruée sur l’or rose qui a laissé des cicatrices de boue

L’histoire commence par un boom. Dans les années 1980 et 1990, des pans entiers de mangroves ont été rasés pour créer des fermes à crevettes, promesses de devises rapides pour des pays côtiers en quête de croissance. En 1999, 350 000 hectares de mangroves ont été défrichés à travers l’archipel indonésien pour laisser place à des bassins de crevettes, soit le taux de déforestation de mangroves le plus élevé au monde, selon les données citées par la Banque mondiale. Le rêve a tourné court presque partout ailleurs aussi. Un virus mondial, le syndrome des points blancs, a frappé le secteur au milieu des années 1990, provoquant la mort des crevettes en quelques jours seulement. Des exploitants ont fermé boutique du jour au lendemain, laissant derrière eux des digues qu’aucun budget municipal n’a jamais eu vocation à entretenir.

En Indonésie, le constat est sans appel : plus de la moitié des fermes à crevettes taillées dans les mangroves ont été laissées à l’abandon ou en jachère. Face à ce gâchis, le gouvernement a fini par réagir. Les autorités indonésiennes ont annoncé vouloir restaurer plus de 300 000 hectares de bassins inactifs pour relancer la pêche et freiner la déforestation des mangroves. L’ambition est là, mais elle bute sur une réalité têtue : ces terrains ne guérissent pas tout seuls.

Pourquoi la nature ne reprend pas ses droits toute seule

On pourrait croire qu’un bassin délaissé finit par redevenir mangrove, doucement, au fil des saisons. C’est rarement le cas. Les études menées sur le terrain montrent que les bassins abandonnés conservent leur structure d’origine, mais restent ouverts au flux des marées à des degrés très variables à cause de l’érosion ou du retrait des vannes. Ni tout à fait fermés, ni vraiment ouverts. L’eau y stagne, saumâtre, sans le rythme régulier des marées qui nourrit normalement les racines des palétuviers.

Des chercheurs vietnamiens ont observé le même blocage dans la province de Ben Tre, où plusieurs bassins abandonnés continuent de perturber le régime hydrologique naturel du littoral. Le problème n’est pas seulement esthétique. Une équipe publiée dans la revue PLOS One est catégorique sur la marche à suivre : restaurer l’hydrologie d’un bassin à crevettes ne se limite pas à démonter les vannes, il faut aussi retirer les digues. Sans cette étape, l’eau douce et l’eau de mer ne se mélangent jamais dans les bonnes proportions, et les graines de palétuvier n’ont tout simplement pas l’inondation dont elles ont besoin pour germer.

Rouvrir la digue, laisser entrer la mer

La méthode qui fonctionne porte un nom un peu austère, la restauration écologique des mangroves, mais son principe tient en une image simple : on perce le mur de terre pour que l’eau salée revienne caresser le sol à son propre rythme. Sur le terrain, cela se traduit par la rupture des parois des bassins, la construction manuelle de chenaux de marée et la dispersion assistée de propagules de palétuviers. Rien de sophistiqué, mais un travail de patience.

Les résultats, quand la méthode est appliquée, sont spectaculaires. Une étude menée à Ben Tre, au Vietnam, a montré qu’une excavation de seulement 25 centimètres a fait passer le temps d’inondation par la marée de 463 à 7 597 heures par an, dopant fortement les taux de survie et de croissance des palétuviers plantés. Sur dix ans, la différence saute aux yeux : la zone excavée a accumulé 98,7 tonnes de biomasse par hectare pour une espèce, contre seulement 1,04 tonne sur la zone non excavée restée fermée. Cent fois plus de bois, de racines et de vie, pour la même durée d’attente.

À Singapour, sur l’île de Pulau Ubin, un site précis illustre bien cette temporalité. Le site a été planté de mangroves avant d’être converti en bassins d’aquaculture dans les années 1990, puis abandonné en 2001. Il aura fallu attendre plus de vingt ans pour qu’un projet de restauration structuré, associant l’organisme national des parcs et une banque locale, s’attaque enfin aux digues et remette l’eau de mer en circulation. En Indonésie, sur l’estuaire de Perancak à Bali, la reconversion des bassins d’aquaculture en mangroves a débuté au début des années 2000, portée par un institut de recherche local qui a transformé d’anciens bassins expérimentaux en stations d’observation à ciel ouvert.

Le sol de ces bassins garde pourtant une mémoire précieuse sous la vase. Des chercheurs ont mesuré, dans certains bassins abandonnés depuis dix à vingt-deux ans, des réservoirs de carbone dépassant 865 tonnes de carbone par hectare dans les couches profondes du sol, contre une moyenne d’environ 1 030 tonnes pour une mangrove intacte de référence. Autant dire que le potentiel de restauration existe déjà, enterré, en attendant qu’on ose ouvrir la vanne. Et pourtant, à l’échelle mondiale, les surfaces rendues à la mangrove restent dérisoires face aux 250 000 hectares recensés : on ne compte que jusqu’à 13 000 hectares restaurés en Thaïlande et quelques milliers d’hectares au Vietnam, selon les relevés compilés par les spécialistes du secteur.

Sources : sciencedirect.com | mothership.sg

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