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Imaginez que vous faites partie des 1000 personnes qui ont reçu le 27 mars, lors de la Journée mondiale du théâtre, dans leur courrier, un « Avis de convocation théâtral ». Imaginez lire votre lettre : « Par la présente, vous êtes officiellement convoqué·e à accomplir votre devoir citoyen en venant assister à une représentation de la pièce de théâtre Arnaud pour Justine présentée au théâtre Périscope afin de vous positionner sur la question de l’assistanat sexuel. » Imaginez que cet avis vous permette d’obtenir gratuitement deux billets pour la pièce. Iriez-vous ?
« J’ai toujours cherché différentes façons de rejoindre le spectateur, de lui proposer une expérience particulière, de le rejoindre dans son intimité, de façon plus directe », explique le metteur en scène Alexandre Fecteau, aussi directeur artistique de la compagnie de Québec Nous sommes ici.
« Quand on fait du théâtre plus social, on peut souvent avoir l’impression de se retrouver à prêcher devant des convaincus », renchérit celui qui, sur scène, a déjà créé une grève pour discuter des conditions de travail des acteurs (Le NoShow, 2013), ou abordé le deuil et ses souffrances en théâtre documentaire (Hôtel-Dieu, 2016).
Car Alexandre Fecteau croit que les spectateurs assidus, essentiels, peuvent aussi « faire perdre de vue à quel point ça peut être intense, une représentation théâtrale… »
« Les gens qui vont beaucoup au théâtre, qui le suivent et l’aiment beaucoup, sont souvent d’un même genre. On en parle, entre créateurs, de cette chambre d’écho et de l’entre-soi… »
Le metteur en scène souhaitait « une fréquentation curieuse et engagée », peut-être plus candide, particulièrement pour cette pièce de Rosalie Cournoyer et Thomas Royas, où est abordé le sujet de l’assistance sexuelle aux personnes handicapées.
Un sujet encore tabou, même si plusieurs l’abordent ces semaines-ci — pensons au long métrage de Junna Chif, Invisibles, lancé début mars. Et plus tôt cette année, à la série documentaire Toucher, réalisée par Vanessa Boisset, qui rappelle en six épisodes que la sexualité et le plaisir sont des besoins humains qui ne s’arrêtent pas aux handicaps. Bien avant, le docu porno espagnol Yes, We Fuck ! a abordé le sujet en 2015, rappelle Alexandre Fecteau.
« Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? »
Au début de la création, l’équipe souhaitait mettre en place un jury de spectateurs. Il aurait dû juger Justine. Atteinte de paralysie cérébrale, celle-ci embauche dans la pièce Arnaud comme assistant sexuel. Quand la police s’en mêle, c’est Justine qui est accusée, car la loi canadienne sur la prostitution criminalise les clients.
Les chemins de la création ont bifurqué loin de cette idée, mais est restée la volonté de convoquer des gens au théâtre, pour qu’ils y fassent leur « devoir citoyen, et pour qu’ils se familiarisent avec le sujet, et se forgent une opinion ».
Mais comment rejoindre et attirer un « vrai non-spectateur » ? Une compagnie de publipostage a été engagée pour envoyer, à Québec, 1000 invitations personnalisées. 1000 invitations, offrant deux billets chacune. Vraiment ?
« On va être capables d’offrir seulement 1000 billets », précise le metteur en scène, qui seront attribués façon premier arrivé, premier servi. « En général, on ne fait pas salle comble au Périscope. Ce n’est pas par manque d’ambition que je dis ça. C’est statistique. On n’était pas obligés de laisser ces sièges vides. »
2700 billets en tout seront en circulation pour Arnaud pour Justine. Le ratio de billets offerts est donc énorme. « Je n’en parlerais pas si on offrait 50 billets. On offre tous les billets qui sont prévus comme invendus, et on les rend disponibles. »
Majeur ou mineur
Parler d’assistanat sexuel « ramène aux droits des minorités. C’est quelque chose qui vient toujours me chercher », confie Alexandre Fecteau.
« Dans une démocratie, il y a toujours cette tension : la majorité décide et les minorités ont des situations particulières. Elles sont, par définition, moins nombreuses et on les perçoit souvent comme des cailloux dans nos souliers. »
Ce qui l’émeut, dans le sujet, et qui est devenu moteur de la création, c’est « le besoin d’être touché. Le besoin de plaisir. De sentir une présence de l’autre. Il y a souvent beaucoup de solitude, beaucoup de touchers seulement médicaux pour les personnes handicapées ».
Arnaud pour Justine reste une fiction, qui brouille les frontières avec le théâtre documentaire. Par exemple ? Geneviève Brassard-Roy, qui tient le rôle-titre, n’est pas une actrice professionnelle. Elle vit vraiment avec la paralysie cérébrale.
Penser la sexualité des personnes handicapées ouvre des portes, selon Alexandre Fecteau. En réalisant toute la variété de handicaps et ce qu’ils imposent, la variété de corps, de mobilité ou d’impossibilités, « ça redonne, on dirait, de l’imagination sur ce que peut être une vie sexuelle. On est un peu colonisés, là, dans notre imagerie… C’est bon de se questionner », estime-t-il.
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