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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le sondage publié à la suite de la déclaration de candidature de Marine Le Pen montre que la composition de son électorat est similaire à celle des soutiens de son second, affirme le politologue. D’autant que les différences, en termes politiques, entre les deux figures du RN sont très faibles, écrit-il.
Arnaud Benedetti est rédacteur en chef de la « Revue politique et parlementaire » et professeur associé à l’université Paris-Sorbonne.
LE FIGARO. - Le premier sondage publié à la suite de l’annonce de la candidature de Marine Le Pen la place au niveau qu’occupait avant elle Bardella au premier tour. Est-ce à dire que le socle du RN est inamovible ?
Arnaud BENEDETTI. - Le socle est enraciné socialement, dopé politiquement, porté narrativement. Le RN a gagné la bataille des classes populaires, il est en passe de gagner celle des classes moyennes et commence à mordre une partie des CSP+. Longitudinalement, il devient progressivement transclasse, quand bien même l’axe populaire reste son premier étage, celui qui est le plus important électoralement et lui assure un confort indéniable en matière d’intentions de vote. L’histoire politique de ces dernières décennies est, par ailleurs, une propriété lourde dont il peut légitimement se nourrir pour renforcer sa dynamique.
Ce qui va se jouer lors de la prochaine présidentielle n’est rien d’autre que la survie du conglomérat des forces de gouvernement qui ont dirigé le pays et se sont partagé le pouvoir depuis les années 1980. De l’intensité du «dégagisme», né de la double perception du déclassement et de la dépossession (forte ou moyenne), dépend le sort des candidats de ce que l’on appelle le «bloc central» et qu’il vaudrait mieux appeler le bloc gouvernemental historique, qui va en fin de compte des sociaux-démocrates aux Républicains.
En 2017, Emmanuel Macron, bénéficiant de circonstances exceptionnelles, s’était exfiltré du hollandisme, avait créé sa propre marque en la colorant d’une teinte de rupture et avait pu ainsi incarner l’idée d’une forme de renversement de la table. Dans un autre contexte, Nicolas Sarkozy, en 2007, de l’intérieur de l’UMP cette fois-ci, avait lui aussi investi la rhétorique de la rupture, parvenant notamment à récupérer une partie de l’électorat de Jean-Marie Le Pen. Cette stratégie, que l’on peut qualifier de stratégie de «l’ardoise magique», consistant à effacer un passé politique comptable de l’exercice du pouvoir, est celle qu’Édouard Philippe ou Gabriel Attal tendent à réactiver.
Bardella et Le Pen ont-ils le même électorat ? Leurs électeurs ont-ils des préoccupations différentes en matière économique ?
Les traits communs l’emportent largement sur les quelques nuances qui existent entre leurs conceptions de l’économie, même si les entomologistes du commentaire, pour faire vivre leurs récits, aiment à en pointer les différences. La marque RN, qu’elle soit portée par Marine Le Pen ou Jordan Bardella, puise aux mêmes sources : rejet des élites dirigeantes perçues comme méprisantes et déconnectées, sentiment d’inutilité du politique devenu incapable de protéger, défiance à l’encontre d’un fonctionnement institutionnel dont on estime qu’il a perdu sa substance démocratique, aspiration à la réaffirmation de l’autorité, de la souveraineté et de l’identité.
Ce sont ces traits dominants qui portraiturent les représentations et les attentes des électorats de la droite nationale. Si distinction il y a entre l’offre Bardella et l’offre Le Pen, c’est à la marge : plus jeune pour la première, plus attractive peut-être aussi chez les dirigeants, plus populaire pour la seconde, plus rassurante pour les seniors…
Marine Le Pen performe tout autant que Bardella chez les jeunes, les dirigeants et les CSP+, les électeurs LR…
Arnaud BenedettiForce est de constater que, juste après sa déclaration de candidature, un effet de rattrapage s’est néanmoins opéré pour la seconde, comme l’indique le sondage Ifop du 8 juillet, où Marine Le Pen comble le retard qu’elle accusait au profit du président du RN avant la décision du tribunal en appel. Elle performe tout autant que Bardella chez les jeunes, les dirigeants et les CSP+, les électeurs LR…
Le fait le plus significatif de cette projection est qu’en cas de second tour, y compris face à Édouard Philippe, une majorité de retraités, électorat jusqu’à présent le plus rétif par rapport au RN, accorderait ses suffrages à Marine Le Pen. C’est là le premier signe d’une sorte de mouvement qui, s’il venait à se confirmer, constituerait un basculement majeur.
Les tergiversations du parti sur la réforme des retraites traduisent-elles une division plus large sur la question économique ?
Tout parti, y compris le plus vertical en apparence, ne constitue pas un bloc monolithique. Il y existe forcément des points de discussion et parfois d’achoppement. La question économique est l’un d’entre eux pour le RN. Il faut toutefois tenir compte d’un élément structurant constitutif de toute campagne présidentielle : pour être efficiente, il faut qu’elle brasse large, qu’elle parle à de multiples segments électoraux dont les intérêts réciproques ne sont pas toujours alignés, qu’elle fédère sans évidemment perdre de sa cohérence d’ensemble. En 1995, la force de la proposition de Jacques Chirac était d’être sociale et républicaine (Philippe Séguin), libérale (Alain Madelin) et européenne (Alain Juppé). C’est cette alchimie qui lui a permis alors de devancer ses concurrents directs.
La fragilité supposée ou réelle du programme économique du RN est un argument largement utilisé par ses adversaires, notamment par la concurrence du bloc central ou de LR. Mais elle est pour une grande part neutralisée par l’érosion de la crédibilité des gouvernants sortants, principalement sur l’enjeu de la dette et des déficits publics. L’avantage comparatif dont ils étaient dotés en matière de compétence s’est profondément érodé, jusqu’au cœur de leur propre sociologie électorale. Ce totem-là, « totem d’immunité » en quelque sorte, est fortement démonétisé, ouvrant une brèche dans l’un des derniers remparts qui permettait jusqu’à présent de contenir la fuite d’une partie de l’électorat conservateur des CSP+ vers un candidat du RN.
De ce point de vue, l’apport ciottiste, incontestablement libéral sur le plan économique, pourrait avoir une fonction de réassurance et de stabilisation pour un certain nombre d’électeurs de la droite conservatrice.
Au-delà de l’électorat du RN, Marine Le Pen peut-elle gagner l’élection présidentielle avec un programme économique moins libéral que Jordan Bardella ? Ne fait-elle pas s’éloigner «l’union des droites» ?
C’est oublier d’abord que la droite n’est pas exclusivement libérale, mais qu’elle peut être aussi populaire et sociale ; c’est oublier ensuite que la démarche dans laquelle s’inscrit Marine Le Pen va au-delà du clivage droite/gauche puisque, nationale avant tout, elle dit vouloir parler à tous les Français par-delà leurs attaches idéologiques, comprenant que, pour rassurer, il lui faut décloisonner son image et son positionnement, prendre en charge le grand mécontentement, voire la grande colère qui traverse le pays et dont les sources ne se limitent pas à un seul courant de pensée, lui-même, au demeurant, hétérogène.
C’est oublier enfin qu’au plus fort de la crise démocratique qui, de manière lancinante, use la confiance des Français dans leurs institutions, l’élection présidentielle de 2027 nécessite des candidats qui se présentent aux suffrages de leurs concitoyens avec une exigence de transcendance, non pas une transcendance marketée comme celle du «en même temps» en 2017, mais une transcendance au sens charismatique du terme, qui renoue, dès lors que la situation se fait chaotique, avec cet imaginaire national dont le politologue Stéphane Rozès explique qu’il agit les peuples : l’idée de la reconstruction, du redressement, du rétablissement et de la projection de la nation.
Vue sous cet angle, la question de l’union des droites n’est pas dans son registre, ni sa priorité : c’est même une question secondaire par rapport à la façon dont elle veut se projeter dans la fonction. Le tandem Le Pen/Bardella n’a d’efficience que si l’un et l’autre se complètent : à elle l’incarnation, à lui l’ingénierie politique ; à elle la France et les Français, à lui le programme, son dosage et son application.


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