Aller au théâtre, pour la Simone, était toujours une fête. Des occasions spéciales où la grand-mère paternelle d’Adrien Rupp sortait sa paire d’escarpins et la robe des grands soirs qu’elle avait cousue de ses mains. Son enthousiasme, pur et sincère, l’animait pendant plusieurs jours: «Quel bonheur de pouvoir admirer une œuvre d’artistes professionnels, tu te rends compte?»
Cette phrase est tirée de La Simone, le portrait que lui consacre son petit-fils bien des années après la mort de cette aïeule pleine de sagesse. Elle est encore plus bouleversante aujourd’hui, à quelques jours de la première qui verra ce texte adapté au Théâtre de Vidy, six mois après la parution du livre aux Editions La Veilleuse.
Les cinq représentations affichent déjà complet. A l’annonce de cette nouvelle, la Simone, femme de peu d’ego, «couturière de campagne» et «sœur de paysan», aurait sûrement balayé l’air de sa main pour chasser la plaisanterie et poussé l’une de ses onomatopées légendaires - «euuuh», «rhôôô», «mais nooon» – avant de retourner vaquer à ses occupations.
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A quelques jours de la première, Adrien Rupp n’en revient pas non plus. Né en 1979, il découvre à l’école le plaisir d’écrire des histoires. Quelques années plus tard, il s’inscrit dans un cours de théâtre: «Je n’ai jamais trop compris les règles du monde, mais sur un plateau, c’est un peu comme aller sur la lune. Les codes et l’apesanteur changent. Tu es plus léger.»
En 2004, le Lausannois fait partie des premiers étudiants de La Manufacture. Il se souvient d’une époque «laboratoire et touche-à-tout, portée sur l’expérimentation.» De ces années, Adrien Rupp garde une appétence pour la coexistence des pratiques: écrivain, metteur en scène et comédien, il fonctionne par «nébuleuses»: des fresques romanesques et des édifices théâtraux qu’il érige d’un projet à l’autre, en reprenant des personnages, en tissant des fils narratifs qui se répondent et se complètent.
Après Le Cambrioleur (La Veilleuse, 2023), La Simone est le deuxième volet de La Nébuleuse du chat errant. Son éditrice Florence Schluchter Robins, qui l’accompagne dans ce chantier littéraire, se souvient de la première fois qu’Adrien Rupp lui a fait part de son envie d’écrire «un texte simple sur une personne gentille». Il se désole à l’idée qu’un tel sujet ne soit pas vendeur. Elle pense tout le contraire et l’incite à prendre le risque.
Adrien Rupp, auteur, sur la scène de son spectacle "La Simone" au Théâtre de Vidy, Lausanne, le 24 septembre 2026 — © Thomas Brasey pour Le Temps
Florence Schluchter Robins ne s’y était pas trompée: La Simone est à ce jour le plus grand succès de La Veilleuse, trois fois réimprimé et largement soutenu par les libraires qui le défendent «jusqu’au fin fond du Finistère et en Belgique». Début septembre, au Livre sur les Quais, les lecteurs étaient nombreux à témoigner du réconfort que leur avait apporté la Simone, sa sagesse simple, son cœur pur et sa façon sans chichi de dire «C’est fini» pour annoncer la mort d’un proche – trois syllabes pour exprimer «ce que bien des savants ont développé dans des livres entiers».
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Au-delà de la qualité littéraire du texte, un linceul brodé de tendresse, de pudeur et d’émerveillement, la réception du livre s’explique aussi par l’humanité qu’il expose à bas bruit, dans la pratique plutôt que les discours, à l’image de son modèle. A travers le souvenir d’une grand-mère de conte de fées qui sert des verres de lait aux enfants tourmentés, aide ses voisines sans compter, préfère les fleurs des champs aux roses des palais et refuse de croire à la méchanceté humaine, Florence Schluchter Robins pointe la «critique anticapitaliste, antivalidiste et anti-classiste qui passe par le comportement de cette femme à l’égard de ceux qui ne rentrent pas dans le cadre».
C’est même par dégoût pour cette société productiviste et la façon dont elle rejette «toutes les personnes qui perdent leurs fonctions» qu’Adrien Rupp s’est lancé dans La Simone. Jeune adulte à l’époque où sa grand-mère a commencé à perdre la mémoire et le langage, il n’a pas su trouver les paroles adéquates pour l’arracher à la honte de se sentir décliner: «On n’apprend pas à caresser de mots doux un corps en panique», regrette-t-il dans La Simone.
Un couple complice
Il commence par écrire quelques paragraphes, des souvenirs saisis à l’oreille, les expressions goûteuses qu’elle avait coutume d’employer, le couple complice qu’elle formait avec son mari. Il s’enregistre et envoie les premiers extraits à son père pour l’informer de son projet et s’assurer de son accord – après tout, c’est sa mère. En plus de donner sa bénédiction, le père transmet les extraits à Elsie, l’autre grand-mère, la maternelle, celle dont Adrien Rupp a reçu le goût des livres. Un dialogue s’installe entre eux trois, qui nourrit la façon si délicate qu’a l’auteur d’aborder le grand âge et la fin de vie.
Mais les voies de la création littéraire sont difficiles à maitriser. Ce qui avait commencé comme l’évocation «sans condescendance ni folklore» d’une femme de la classe ouvrière et rurale se confronte à la dureté d’un réel auquel l’imagination ne peut rien. Bientôt Elsie, devenue aveugle, rongée par la douleur, choisit la mort assistée: «L’histoire de la Simone, c’est ma manière de lui dire au revoir. Je lui donne ce que je sais faire de mieux et dont elle a plus que jamais besoin: des mots tissés qui font face au vide», écrit Adrien Rupp dans la seconde partie du livre, où l’auteur apprend à perdre.
Adrien Rupp, auteur, sur la scène de son spectacle "La Simone" au Théâtre de Vidy, Lausanne, le 24 septembre 2026 — © Thomas Brasey pour Le Temps
Quelques mois plus tard, la catastrophe resurgit brutalement à l’annonce de la maladie incurable de son père. Sa disparition, très récente, hache encore les phrases de son fils. La parole économe, l’émotion au bord des lèvres, il évoque un homme qui n’était pas «tombé loin de l’arbre de la Simone. Sa modestie et sa gentillesse extrêmes lui valaient parfois des moqueries.»
Se sachant condamné, il exprime son souhait de voir le texte adapté pour la scène. «Le processus d’écriture, très oral, l’y destinait de toute façon. Mais le contexte a tout accéléré.» Il toque à la porte du Théâtre de Vidy, où il a déjà mis en scène Booom! en 2023, une pièce sur l’évacuation de la ZAD de la colline du Mormont. Après plusieurs essais avec la musicienne et compositrice Claudia Garcia-Vega, qui est aussi sa cousine et avec qui il travaille régulièrement, Vidy s’engage sur le projet.
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Pour Adrien Rupp, il y a quelque chose de politiquement fort à montrer la vie de «petites gens», longtemps cantonnés à des productions intimistes, sur la scène d’un grand théâtre. Le cinéaste Lionel Rupp, réalisateur entre autres d’un film consacré à Elsie, Casa, les rejoint en tant que collaborateur artistique, l’épaulant notamment sur le «montage» de La Simone, un tiers du texte original pour un seul en scène d’une heure trente.
Dans le salon familial, au chevet du père qui partage ses conseils et son enthousiasme, ils composent les premières ébauches de la pièce. Trois mois après sa mort, Daniel Rupp Bensadon apparaît au générique de La Simone comme œil extérieur et initiateur. Tel le navire Argo qui remplace ses pièces au cours du voyage pour poursuivre sa quête, La Simone s’est nourrie des épreuves qu’elle a traversées «pour devenir un récit qui questionne ou soigne notre lien aux fantômes et aux personnes sur le départ dans une société qui nous en laisse rarement le temps».
Sur la scène du Théâtre de Vidy, dans des costumes que l’auteur a voulu «carnavalesques» à la façon des rituels païens de connexion avec les morts, Adrien Rupp et Claudia Garcia-Vega donneront finalement tort à la Simone: non, ce n’est pas «fini». Ça ne fait même que commencer, puisqu’une reprise de La Simone est prévue aux Scènes du Grütli au printemps 2027, et qu’une tournée en France aura lieu dans la foulée.
A lire: La Simone. Un récit d’Adrien Rupp. Editions La Veilleuse, 128 p.
A voir: «La Simone», Théâtre de Vidy, à Lausanne, du 3 au 8 octobre.


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