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Abolir Santé Québec, une lubie

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Des promesses électorales misant sur un avenir meilleur en santé ? N’en jetez plus, la cour est pleine ! Au fil des changements de gouvernement, tous l’ont fait miroiter sans que l’engagement se concrétise. Dans l’immense exercice de séduction que constitue une campagne électorale, aucun thème n’illustre mieux l’essoufflement de celui-ci que la santé. Chaque parti rivalise d’audace pour convaincre, mais la population est devenue, avec raison, profondément sceptique.

Le dernier mirage mis aux enchères concerne la promesse extravagante d’abolir Santé Québec, officiellement créée en avril 2024, sous la houlette de l’ancien ministre de la Santé Christian Dubé. Deux partis proposent son abolition. Le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon veut anéantir ce « monstre bureaucratique », parangon de la centralisation, pour en tirer quelque… 40 à 100 millions de dollars d’économies, à réinvestir dans des soins directs à la population — une goutte dans un budget total de la santé dépassant les 67 milliards de dollars ! Le Parti conservateur d’Éric Duhaime a lui aussi mis cette idée en avant, et milite pour une décentralisation complète et un meilleur maillage avec le privé.

Il est tout à fait vrai que Santé Québec n’a pas pleinement convaincu qu’elle avait livré ses fruits : améliorer l’efficacité du réseau, diminuer la bureaucratie, faciliter l’accès aux soins, augmenter la contribution des médecins. Mais de là à tout jeter ? Deux ans, dans la vie d’une organisation aussi vaste que le réseau de la santé — plus de 300 000 employés, des centaines d’établissements, des décennies de vases clos culturels à décloisonner —, c’est si peu. Une structure de cette ampleur ne se juge pas à l’aune d’un cycle électoral. Elle mériterait plutôt une posture d’observation rigoureuse, assortie d’ajustements ciblés là où les failles se révèlent, plutôt qu’un verdict de mort prématurée rendu au gré des sondages.

Le Parti libéral du Québec propose de prendre le temps de vérifier si Santé Québec doit être remodelée. Québec solidaire critique son essor centralisateur trop robuste, mais n’a pas suggéré de tout détruire — ni les syndicats d’ailleurs, un indice additionnel que l’idée de faire table rase n’est pas la bonne. La Coalition avenir Québec, qui l’a mise au monde, espère faire des économies, mais croit encore au modèle.

Mais la nuance, en politique, ne fait pas recette. « Abolir Santé Québec » se scande en trois mots, tient sur une pancarte, se répète aisément en mêlée de presse. C’est limpide, ça a l’air décisif. À l’inverse, une véritable feuille de route pour améliorer le réseau — préciser les indicateurs à revoir, alléger certaines strates sans tout démanteler, corriger les éléments irritants un à un —, voilà un message qui s’articule mal en un clip de 30 secondes. La complexité ne se vend pas aussi bien que la destruction massive.

Cette avenue comporte un risque très grave : celui de démobiliser un peu plus un personnel déjà à bout de souffle. Gestionnaires, infirmières, médecins et personnel administratif ont vécu réforme après réforme, chacune accompagnée de bouleversements organisationnels, de nouvelles chaînes hiérarchiques à apprivoiser. Décider de tout défaire de nouveau, c’est envoyer un signal terrible à des gens qui commencent tout juste à s’adapter à la dernière mouture. Certains, épuisés par ce cycle sans fin d’instabilité, pourraient bien choisir de quitter le navire — au moment même où le réseau ne peut se permettre de perdre une seule paire de mains.

Il n’y a pas que le réseau de la santé qui souffre d’essoufflement chronique. L’électorat aussi. Car, voyez-vous, la promesse en santé, c’est un refrain qu’on lui chantonne depuis des lustres. Les citoyens n’y croient plus. La seule réalité qui choque encore la population et la désole, c’est son incapacité à joindre un médecin au moment où elle en a besoin, ou le temps qu’elle passe à croupir sur une liste d’attente ou sur un siège aux urgences. Entre la brutalité du monde réel et la légèreté des promesses électorales, un abysse s’est creusé.

C’est pourtant en santé que les attentes sont parmi les plus élevées chez les électeurs. On ne compte plus les réformes dans le domaine de la santé qui ont tenté de trouver la solution — à un problème complexe, il faut le concéder. Chaque génération de ministres s’est installée au pouvoir avec son plan miraculeux pour replacer le patient au centre du système. D’une réforme à l’autre, pourtant, les urgences débordent toujours, les listes d’attente s’allongent, et le fameux médecin de famille pour tous demeure un mirage électoral recyclé à chaque scrutin.

L’histoire récente du réseau de la santé québécois plaide pour une certaine prudence. À force de tout déconstruire pour mieux reconstruire, on a peut-être fini par oublier l’essentiel : ce ne sont pas les structures qui soignent les patients, mais les personnes qui y travaillent. Et ces personnes, avant toute nouvelle promesse de rupture, méritent peut-être simplement qu’on les laisse, pour une fois, terminer ce qu’elles ont commencé.

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