Les entrepreneurs du secteur des technologies de la santé constituent, aux côtés des passionnés de bitcoin, la deuxième grande cohorte de Próspera. Si le projet a bénéficié d’autant d’attention, c’est en partie grâce à Bryan Johnson, la figure numéro un du mouvement de la longévité, qui aspire à prolonger la vie et – pourquoi pas – vaincre la mort.
Cet homme d’affaires né dans l’Utah, qui a fait fortune grâce à une société de paiement en ligne, a fait de son propre corps le laboratoire d’une combat homérique contre le vieillissement. Il pratique le jeûne intermittent, le sport, l’optimisation du sommeil, ainsi que le biohacking fondé sur les données: avec l’aide de scientifiques, il teste sur lui-même des procédures qui ne sont autorisées dans aucun État au monde.
À Próspera, Bryan Johnson a suivi à deux reprises une thérapie génique expérimentale visant à augmenter le taux de follistatine, une protéine naturellement présente dans le corps humain à des doses. L’objectif, pour le millionnaire aujourd’hui âgé de 49 ans – et qui en paraît 20 de moins –, était de développer sa masse musculaire et de ralentir le processus de vieillissement.
Rich Lee, le biohacker aux sept implants, ne demanderait pas mieux que de susciter autant d’intérêt que Bryan Johnson, l’influenceur de la longévité. Du moins est-il interviewé, un matin, pour les réseaux sociaux internes de Próspera, dans un studio situé au-dessus de l’unique restaurant du Beta District. «Je suis ici depuis un an et demi, explique Rich au présentateur. Ce sont des amis qui m’ont convaincu de venir.»
Testostérone et vibro-pénis
Plus tard dans la journée, en sirotant une limonade à l’ananas, Rich, invité à raconter ce qu’il fait à Próspera, explique qu’il a «au moins 150 idées» qu’il aimerait mettre en œuvre. Lorsqu’on lui demande de citer les plus importantes, tout ce qu’il évoque a trait à la croissance musculaire et à la testostérone, dont le taux baisse avec l’âge, ce qui entraîne selon lui de nombreux problèmes de santé.
Rich Lee souhaite proposer une thérapie génique contre la baisse de la testostérone liée à l’âge, et ce à un prix abordable: non pas la somme à six chiffres que coûte normalement la procédure, mais à 12’000 dollars. Pouvoir choisir son cadre réglementaire et ses règles, explique-t-il, permet de faire de belles économies. Encore faut-il pouvoir attirer la clientèle sur une île perdue dans la mer des Caraïbes, à 60 km au large des côtes du Honduras.
«Je pensais, dit Rich d’un air pensif, que tout serait plus facile ici.» Le différend entre l’ancien gouvernement hondurien et Próspera lui a notamment posé problème: la livraison de produits chimiques et de matériel de laboratoire depuis la Chine jusqu’à Próspera a parfois pris jusqu’à six semaines. Désormais, des navires directs en provenance des États-Unis devraient assurer le transport, sans avoir à passer par les douanes honduriennes.
- J’ai tout vendu pour venir ici, ajoute-t-il. Il faut que ça marche.
Rich Lee a 47 ans et se considère comme un pionnier du biohacking, qu’il pratique depuis près de 20 ans. Il n’est ni médecin ni biologiste, et son parcours jusqu’ici a été semé d’embûches. Comme il ne pouvait pas – ou ne voulait pas – s’adresser à l’un des géants du secteur de la santé, il a souvent testé ses inventions sur lui-même. Dans son propre garage, il s’est fait implanter des écouteurs et des puces RFID, des capteurs de température ainsi qu’un petit aimant dans le doigt, grâce auquel il dit percevoir les champs électromagnétiques, «mon implant préféré, mon sixième sens».
Au fil des années, il a eu droit à une abondante couverture médiatique: des portraits sérieux aux articles les plus racoleurs, il y a eu de tout. Ainsi, le quotidien britannique The Sun l’a un jour qualifié de «cyborg obsédé par le sexe», car Rich souhaitait transformer son pénis en vibromasseur «Lovetron 9000», «un projet que je poursuis toujours!» assure-t-il, comme par défi.
Tant de promesses
On ne peut s’empêcher de noter chez Rich, qui parle doucement et de manière réfléchie, un contraste entre son caractère réservé et son approche radicale du corps – le sien. Il est divorcé de sa femme et voit rarement ses enfants adultes, même s’il sait encore à quels jeux vidéo ils jouent, comme il l’a expliqué au garçon dans la salle de sport de Coxen Hole (voir épisode 2) «J’ai manqué, dit Rich d’un air sombre, des pans essentiels de leur vie.»
Lorsque Rich Lee déclare laconiquement qu’il considère la démocratie comme «un mythe», il donne l’impression d’être le gentil voisin d’à côté. J’émets l’idée que sa difficulté à trouver des investisseurs pour ses nombreuses idées prend sa source dans une forme d’intransigeance vis-à-vis de son corps et de ses implants. «Oui», répond Rich en regardant la mer des Caraïbes qui ondule paresseusement. «Il y a peut-être du vrai là-dedans.»
La semaine suivant son interview dans le studio situé au-dessus du restaurant, Rich s’entretient par voie numérique avec des investisseurs potentiels, tente de recruter une clientèle qui serait prête à prendre l’avion pour Roatán afin de suivre ses thérapies expérimentales, et réclame aux États-Unis les résultats d’analyses qu’il y a commandées sur la modification du génome humain. À Próspera, il ne dispose pas de son propre laboratoire équipé.
«On m’a déjà fait tant de promesses ici, surtout celle d’un laboratoire», déclare Rich un autre jour, sur une autre plage, dans un autre état de conscience, après quelques shots de kamikaze, un cocktail à base de vodka, de curaçao bleu et de citron vert. Rich ne souhaite pas révéler qui lui a peut-être fait trop de promesses. Il apprécie le concept de Próspera, il veut – doit! – continuer à y croire, et déplore que le projet souffre d’une image très «politique». Ici «rien n’est exploité ni extrait à des fins coloniales, mais au contraire, des ressources sont apportées à l’île!», juge-t-il. Au bout du compte, il en est certain, les habitants de l’île profiteront davantage de Próspera que Próspera ne profitera d’eux.
Ce que les Honduriens ont retiré jusqu’à présent de cette ville privée est aussi une question très politique. Les responsables de Próspera évoquent, dans leurs discours et leurs documentations, entre 2000 et 3000 emplois créés grâce à eux à Roatán. Parmi eux, des postes bien rémunérés, notamment dans l’administration. Une fois le soleil couché, des initiés confient qu’il faut sans doute enlever un zéro pour se rapprocher de la réalité – et c’est aussi ce qu’on constate sur place.
Avec le maire-PDG de Próspera
Par une douce soirée de vendredi, Erick Brimen se tient sur la véranda du Bitcoin Center, un centre de formation dédié à la cryptomonnaie situé sur une colline surplombant Pristine Bay. Il est le fondateur et PDG de Próspera, un homme affable coiffé d’une casquette, dont la voix douce et calme capte immédiatement l’attention de son auditoire. Aujourd’hui, une poignée de curieux est venue pour une visite guidée, le temps d’un week-end. Où qu’on regarde, la vue est éblouissante: partout, la mer.
«Je suis originaire du Venezuela, explique Erick Brimen, et là-bas il y a tellement de gens qui pourraient inventer des choses formidables. Ou même juste faire vivre leur famille. Mais elles n’y parviennent pas.» La faute, selon lui, à un État corrompu et inefficace qui entrave les gens. Lui veut, dit-il, fournir des services efficaces et rendre ainsi la liberté d’entreprendre possible.
«Certains nous qualifient de libertariens. Nous n’utilisons pas ce terme.» Brimen jette un regard grave sur l’assemblée. Le chef d’entreprise, qui n’a évidemment pas décroché son poste à la faveur d’un scrutin équitable et populaire, l’affirme: «Próspera est un projet de démocratisation.»
Un projet dirigé comme une entreprise peut-il vraiment être un modèle de démocratie? Il balaie cette objection peu constructive. «Du logement abordable à la promotion de l’innovation, nous proposons simplement la meilleure solution», explique le PDG en balayant du regard Próspera – et au-delà. «D’autres questions?»
Des questions, il y en aurait beaucoup. Mais aucune ne parvient à faire son chemin face au mur de communication, digne des slogans de George Orwell dans 1984. À Próspera, «La guerre, c’est la paix» et «La liberté, c’est l’esclavage». Et une entité dirigée par un souverain absolu, au sein de laquelle la participation, si tant est qu’elle existe, dérive de la seule puissance économique, incarne la véritable démocratie. Toutes les tentatives pour approfondir le sujet aboutissent à une critique de l’ordre libéral des pays d’Europe.
On en viendrait presque à souhaiter que les Prósperiens admettent aussi ouvertement leur rejet de la démocratie que leur investisseur, Peter Thiel. Au moins, ce serait honnête.
Dans le quatrième et dernier épisode, nous verrons que, malgré un projet épique de combats aux couteaux électriques, les pêcheurs d’à côté semblent quelque peu dubitatifs sur la grandeur de Próspera.


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