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Une situation à l’allure kafkaïenne. « Quand je suis arrivé au Québec, il y a 17 ans, il suffisait de se lever tôt et en quatre heures, on avait vu un médecin et on pouvait reprendre notre journée. Aujourd’hui, c’est impossible d’avoir accès à des médecins comme ça », se souvient Jérémie Battaglia. Alors qu’il assiste au délabrement ininterrompu du réseau, pourtant inauguré au tournant des années 1970 avec des valeurs humanistes et universelles, le documentariste s’interroge : pourquoi ? Comment ?
« J’étais constamment en colère dès que j’entendais parler du système de santé ou que j’essayais d’y accéder. C’est devenu un sentiment d’exaspération et d’incompréhension. Ça me rendait fou, en fait », ajoute-t-il. Il commence à fouiller. Les éléments de réponses qu’il recueille se trouvent aujourd’hui dans son film À mon chevet. Autopsie du système de santé, coécrit avec Mylène Péthel et Raphaël Codebecq.
« Je me suis rendu compte que, finalement, je n’avais aucune idée des raisons réelles des dysfonctionnements du système, parce que tout ce que j’entendais dans les médias, c’était soit des micro-événements terribles, comme quelqu’un qui meurt dans une salle d’attente, soit la rémunération des médecins », indique Jérémie Battaglia. Après des recherches titanesques, il esquisse dans À mon chevet un portrait global des problématiques du système de santé.
« Les mêmes choses revenaient constamment. Si des médecins, des infirmières, des spécialistes, des économistes font tous les mêmes constats et proposent plus ou moins les mêmes solutions, pourquoi est-ce si compliqué ? C’est vraiment ce qui nous a le plus surpris », confie-t-il. Toujours plus de centralisation, toujours plus de contrôle, les politiciens en ont décidé ainsi.
« C’est le plus grand mystère pour moi, alors que tous les gens sur le terrain disent d’aller dans l’autre direction et ils le savent puisqu’ils connaissent leur région, leur ville, leur quartier. Mais leur expertise est complètement ignorée », renchérit le documentariste.
L’éthique avant les chiffres
« On a l’impression d’être pris en otage entre les politiques et les fédérations de médecins. C’est comme un ping-pong, et nous, on est au milieu et on regarde, il y a les deux qui se passent la balle. En tant que citoyen, c’est vraiment éreintant. » Tandis que la bataille se joue sur le terrain des chiffres dans le débat public, Jérémie Battaglia est désormais convaincu que c’est la question éthique qui pourra panser les maux du réseau. À mon chevet rappelle, de fait, la genèse du système de santé et à quel point il reste important aujourd’hui.
« C’est le seul système public qui est avec nous de notre naissance à notre mort », soutient-il.
Grâce à son unicité, le système de santé québécois continue à soigner et à sauver des vies, malgré des métiers qui s’exercent dans des conditions difficiles, envers et contre tout. « Et il le fait gratuitement », poursuit le documentariste. Celui-ci n’hésite par ailleurs pas à souligner la menace que l’arrivée massive du privé fait planer sur le système. « Surtout avec les États-Unis à côté, on a quand même un parfait exemple de l’horreur que ça pourrait être », signale-t-il.
Parce que des citoyens bien informés sont des citoyens capables de résister et de se mobiliser, À mon chevet a été pensé pour contrer le vertige de la complexité d’un réseau à bout de souffle.
« Les gens devraient descendre dans la rue et se révolter. Ce n’est pas normal ce qu’on vit. Le but du film, avant tout, c’est peut-être d’aider les gens à mieux comprendre [ce réseau], parce qu’on ne peut pas se battre pour quelque chose qu’on ne comprend pas », assure Jérémie Battaglia. Pour ce faire, le système de santé est personnifié à l’écran dans des séquences de fiction. Jean-Moïse Martin apparaît ainsi comme cet oncle un peu en décalage, mais sympathique, que tout le monde voudrait avoir, afin de rendre les informations qui sont données plus digestes.
« On est tellement bombardés de mauvaises nouvelles sur le système de santé qu’on a tous développé une espèce d’armure. J’avais donc envie de créer un lien émotionnel pour désamorcer cette armure, parce qu’avec une forme de documentaire classique, les gens allaient peut-être décrocher très vite », relève-t-il.
Et puis voilà que cet oncle commence à se demander, même s’il refuse d’abord de l’admettre, s’il ne devrait pas s’inquiéter pour sa santé visiblement en déclin. « La fiction devient un outil narratif qui nous porte avec un peu plus de légèreté, même si, parfois, il y a des choses plus difficiles », affirme Jérémie Battaglia. La présence de l’acteur symbolise également tant les désirs que les perspectives optimistes quant à l’avenir du réseau, car la maladie dont souffre le personnage de Jean-Moïse Martin n’est pas incurable.
« On a un système qui est incroyable dans son idée de base et qui fonctionne sur plein d’aspects. On sait qu’il y a un sens profond d’humanisme et d’équité. J’ai l’espoir qu’on y arrive. Mais ça prendra de la volonté de tout le monde », conclut le documentariste.


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